Entre stéréotypes ancrés, sentiment d’illégitimité et initiatives ciblées, l’accès des femmes à l’encadrement professionnel en alpinisme et en escalade connaît une mutation décisive. Tour d’horizon des dispositifs novateurs portés par la FFCAM, l’ENSA et le SNAPEC pour briser le plafond de verre des cimes.
Un constat chiffré : l’entonnoir de la représentativité
En montagne, le paysage des pratiquants s’est profondément métamorphosé au cours de la dernière décennie. Pourtant, lorsque l’on observe la pyramide de l’encadrement technique et professionnel, un déséquilibre persistant saute aux yeux. Selon l’enquête menée par le ministère des Sports et le Pôle ressources national sports de nature (PRNSN), le milieu professionnel de l’escalade demeure largement masculin : seulement 17,9 % des titulaires du Diplôme d’État (DE) d’escalade encadrant la discipline sont des femmes, laissant plus de 82 % de la filière aux hommes.
Au sein de la Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM), la représentativité féminine affiche une dynamique encourageante chez les pratiquants, avec 42 % de licenciées. Cependant, l’entonnoir se resserre dès lors qu’il s’agit d’encadrer ou de prendre des responsabilités : 22 % seulement des encadrants de clubs sont des femmes, les cadres bénévoles diplômées oscillent entre 15 % et 20 % selon les brevets fédéraux, et la profession de guide de haute montagne ne compte environ que 3 % de femmes diplômées.
Face à cette réalité, l’enjeu ne réside plus seulement dans l’accueil des pratiquantes, mais bien dans leur accompagnement vers l’autonomie complète, la prise de responsabilité et la professionnalisation.
Déconstruire les freins psychologiques
Pourquoi les femmes, de plus en plus nombreuses sur les blocs et les sentiers, hésitent-elles à sauter le pas des diplômes d’État ? La réponse ne se trouve pas dans une quelconque carence physique ou technique, mais plutôt dans des freins sociologiques et psychologiques bien ancrés. En début d’année 2025, une étude menée par la monitrice d’escalade Cécile Rintjema auprès de près de 300 femmes a permis de mettre en lumière des verrous majeurs.
Le premier réside dans la sous-estimation de ses propres capacités : alors que les tests d’exigences préalables pour le monitorat d’escalade requièrent un niveau situé entre le 6b et le 6c en milieu naturel, de nombreuses grimpeuses affichant pourtant une marge technique confortable hésitent à se présenter, estimant leur niveau insuffisant. S’y ajoutent la rareté des modèles féminins dans les fonctions d’encadrement, qui alimente un sentiment d’illégitimité, et une appréhension marquée de l’échec face à des examens probatoires historiquement perçus comme sélectifs et très masculins. L’enjeu majeur consiste ainsi à désamorcer la crainte du test préalable pour permettre aux candidates d’exprimer pleinement leur potentiel.
Des parcours sur mesure pour faire sauter le verrou des diplômes
Pour contourner ces obstacles et créer un environnement d’apprentissage bienveillant, la FFCAM a déployé des cursus de préparation spécifiques en partenariat avec les grands acteurs du secteur. Le Groupe Féminin FFCAM-ENSA, co-créé en 2023 avec l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme, s’adresse aux alpinistes de plus de 18 ans désireuses de se préparer à l’examen probatoire du diplôme d’État de guide de haute montagne ou d’intégrer le Groupe Excellence Alpinisme National (GEAN).
Articulé autour de cinq modules thématiques, ce cursus permet de consolider la maîtrise technique et la sécurité en rocher, glace et terrain mixte, tout en démystifiant les exigences de l’ENSA sous l’encadrement de professionnels reconnus comme Stéphane Benoist ou Élodie Lecomte. Cette démarche a rapidement fait la preuve de son efficacité : trois promotions ont déjà été formées et une quatrième est en cours de recrutement.
Sur le même modèle, une initiative similaire a vu le jour pour la filière escalade sous l’impulsion du Syndicat National des Professionnels de l’Escalade et du Canyon (SNAPEC), de la FFCAM et des CREPS de Montpellier et d’Aix-en-Provence. Ce programme de 20 jours répartis sur un an prépare les candidates aux tests du DE Escalade en milieu naturel en leur apportant une structuration technique et mentale essentielle, avec une promotion achevant son parcours à la fin de l’année 2026.
Vers une transformation durable et paritaire du secteur
Les actions engagées par la FFCAM depuis son premier plan de féminisation portent désormais leurs fruits : dans les groupes mixtes de perfectionnement technique « Espoirs », la parité est aujourd’hui atteinte avec 50 % de femmes. L’objectif final n’est pas de séparer les pratiques, mais au contraire de se servir de ces espaces temporaires 100 % féminins comme d’un levier d’émancipation. Une fois la confiance acquise et les compétences validées, l’intégration dans la pratique mixte et l’accès au haut niveau s’effectuent de manière fluide.























