Zinédine Zidane, lecteur ? Oui. Et son coup de cœur pour Itinéraire bis de Freddy Dzokanga a tout déclenché. L’écrivain veut maintenant ramener la lecture dans les centres de formation, où les jeunes sont majoritairement issus des quartiers populaires. Sa formule ? Associer football et littérature. Le pari tient, dopé par la vidéo virale où Zidane valide le livre. Une légitimité de rêve pour un projet qui doit devenir une réalité.
Le football se joue avec les pieds, mais il se comprend aussi avec les mots. À l’heure des réseaux sociaux et des formats courts, une question s’impose : les jeunes lisent-ils encore ? Et dans les centres de formation, où se construisent les footballeurs de demain, la lecture a-t-elle encore sa place ?
Les chiffres interrogent. Selon une étude publiée en 2023, les moins de 19 ans lisent en moyenne deux heures par semaine, avec un écart marqué entre les garçons et les filles. Un recul silencieux, mais aux conséquences bien réelles, à un âge où le langage structure la pensée.
C’est précisément sur ce terrain que s’engage Freddy Dzokanga. Écrivain engagé, il s’est donné une mission : remettre la lecture au cœur du parcours des jeunes, notamment dans les quartiers populaires où l’accès aux livres reste inégal. Le succès n’arrive pas sans effort, il faut le provoquer. Le déclic ? Une vidéo devenue virale dans laquelle Zinédine Zidane évoque son coup de cœur pour son ouvrage Itinéraire bis. Un symbole fort, surtout venant du futur sélectionneur de l’équipe de France. « Inciter les jeunes à lire en prenant l’exemple de leur idole, c’est ce qui m’a sauté à l’esprit », explique-t-il. « Si Zidane lit, c’est qu’il y trouve quelque chose. »
Car au-delà de l’évasion et de l’imagination, la lecture devient un outil. « Elle permet de structurer sa pensée, de mieux s’exprimer, d’enrichir son vocabulaire », insiste l’auteur. Un enjeu d’autant plus crucial dans les centres de formation, où une grande partie des jeunes joueurs est issue des quartiers populaires. Et ce n’est pas le fruit du hasard si la France, avec le Brésil et l’Argentine, figure parmi les nations qui comptent le plus de joueurs expatriés dans les meilleurs championnats.
Lire pour se raconter
Au-delà du terrain, les jeunes joueurs ont des choses à dire. Encore faut-il leur en donner les moyens. Lors de ses premiers ateliers, notamment au Havre, Freddy Dzokanga découvre une réalité bien différente des idées reçues. « Je pensais qu’ils auraient du mal à se livrer, à écrire. En fait, ils m’ont surpris. » À travers des exercices d’écriture guidés, les jeunes parviennent à mettre des mots sur leurs vies, leurs expériences, leurs doutes, leurs parcours. « Ce n’est pas qu’ils ne savent pas s’exprimer. C’est qu’on ne leur en donne pas toujours l’occasion. »
Une révélation qui bouscule un cliché faux : celui d’une génération éloignée de l’écrit. « Quand le thème leur parle, quand ils se reconnaissent dans les histoires, ils s’engagent complètement. »
Lire pour comprendre
Mais l’enjeu dépasse largement le cadre personnel. Pour Freddy Dzokanga, la lecture est aussi une clé de compréhension essentielle dans le quotidien des centres de formation. « Un joueur peut savoir jouer… sans forcément comprendre ce qu’on lui demande. » Derrière cette phrase, une réalité souvent sous-estimée : le poids du langage dans l’apprentissage. Consignes tactiques, vocabulaire technique, échanges avec les éducateurs… tout passe par les mots.
« Est-ce qu’on est sûr que les jeunes comprennent les termes utilisés à l’entraînement ? Les notions, les consignes ? » interroge-t-il. « S’ils ne comprennent pas, ils ne peuvent pas exécuter. Et on peut penser à tort qu’ils ne savent pas faire. » Un décalage qui peut ralentir la progression, voire créer de l’incompréhension entre joueurs et encadrants. Le temps est compté en centre de formation. D’où l’importance, selon lui, de renforcer les bases linguistiques dès le plus jeune âge.
Lire pour se projeter
Pour capter l’attention des jeunes, encore faut-il leur proposer des récits dans lesquels ils peuvent se reconnaître. C’est tout l’enjeu de la sélection d’ouvrages que Freddy Dzokanga souhaite introduire dans les centres.
Des parcours de joueurs, comme ceux de Presnel Kimpembe (l’ex titi parisien) ou Steve Mandanda (l’ex marseillais), deviennent alors des supports d’identification, qui interrogent et interpellent. « Ce sont des histoires proches des leurs. Des trajectoires qu’ils peuvent comprendre, auxquelles ils peuvent s’identifier. » Lire devient alors un moyen de se reconnaître, de se projeter, d’anticiper les réalités du métier, mais aussi de mieux appréhender les difficultés psychologiques ou les moments de doute.
Lire pour se protéger
Au-delà du terrain, la lecture devient enfin un outil d’autonomie. Notamment dans un moment clé de la carrière : la signature du premier contrat.
« Si tu ne comprends pas ce que tu lis, quelqu’un décidera à ta place. » Le constat est direct. Dans un environnement où les enjeux financiers et juridiques sont importants, ne pas maîtriser la lecture peut devenir un véritable handicap. « Un contrat, ça se lit, ça se comprend, ça se négocie. Si tu laisses quelqu’un le faire pour toi sans comprendre, tu perds le contrôle. » L’agent peut être utile, mais le message est fort, presque éducatif : il replace la lecture au cœur de l’émancipation individuelle.
Une révolution silencieuse
Encore marginale, la place de la lecture dans les centres de formation reste aujourd’hui « en construction ». Mais les signaux sont encourageants. L’intérêt des jeunes, leur capacité à s’approprier les récits, et l’implication d’acteurs comme Freddy Dzokanga ouvrent de nouvelles perspectives.
Derrière cette initiative, une évidence. Le cliché du footballeur réduit à courir derrière un ballon appartient au passé. Former un joueur, ce n’est plus seulement développer des qualités physiques et techniques. C’est aussi lui donner les outils pour comprendre, s’exprimer et faire des choix : avant, pendant et après sa carrière. Et si la prochaine révolution des centres de formation ne passait pas par les pieds… mais par les livres ? Une autre forme de concurrence, loin du ballon, mais essentielle pour durer.


































