À 33 ans, Dounia est devenue la première femme à réussir la croix de fer aux anneaux, un mouvement réservé aux gymnastes masculins d’élite. Un exploit validé par la Fédération Internationale de Gymnastique en juin 2025, au terme d’une aventure de dix mois entre sueur, doutes et déluges de moqueries.
Il y a des histoires qui commencent sans filet. Celle de Dounia en fait partie. Ancienne de l’Aide Sociale à l’Enfance, elle s’est construite seule depuis ses 18 ans, sans capital familial ni réseau. « Tu vas chercher tout seul les appartements, les jobs, l’argent pour se nourrir. Tout ça, ça a toujours été extrêmement difficile. » C’est dans le sport qu’elle a trouvé son terrain d’égalité. « Dans le sport, il n’y a pas besoin d’être riche pour être fort. Ça me permettait de tirer mon épingle du jeu, là où l’argent ou le pouvoir, ça ne sert à rien. Il faut juste s’entraîner dur.«
Diplômée dès la sortie du lycée, elle s’oriente vers des études pour devenir coach sportive, une voie qu’une phrase a suffi à ouvrir, et elle le devient. « Quand j’étais très jeune, j’avais une coach d’athlétisme qui m’a dit : tu seras coach, tu es vraiment faite pour ça. Ça n’est jamais parti de ma tête. » Aujourd’hui, elle est à la tête de Spaurt, une application mobile de coaching sportif et travaille avec des partenaires comme Nike et NutriMuscle.
La croix de fer, un défi né d’une provocation
Tout commence sur les réseaux sociaux, en août 2024. Après dix ans de CrossFit, Dounia cherche un nouveau défi et se tourne vers les anneaux, un équipement de la gymnastique artistique masculine. Elle poste une vidéo d’elle réalisant des muscle-ups stricts et lance, en légende, un commentaire sur le manque d’outils pour progresser. Les réponses fusent, acerbes. « Il y a pas mal de mecs qui me sont tombés dessus : le niveau il est trop au dessus par rapport à toi et aucune femme n’aurait réussi à faire mieux, donc sous-entendu, je ne vois pas pourquoi toi tu y arriverais.«
Ce que certains croyaient être une limite devient pour elle un moteur. Elle décide alors de tenter l’impensable : la croix de fer, un mouvement de force pure qui consiste à maintenir le corps horizontal, bras tendus sur les anneaux. Un mouvement que 0,01 % de la population est capable de réaliser. Et qui n’avait jamais été accompli par une femme.
Dix mois d’entraînement, sept jours sur sept
Sans entraîneur au départ, elle part de zéro. « Au tout début, j’avoue que je l’ai fait un peu à tâton. Je suis allée voir sur YouTube les contenus des Américains parce qu’il y avait très très peu de contenu sur le sujet. » Le planning est radical : cinq à six séances aux anneaux par semaine, des semaines à sept jours sur sept, une heure et demie à deux heures de pratique quotidienne.
Les coudes s’enflamment. Le corps proteste. Mais autour d’elle, un soutien solide se construit. Son compagnon, athlète de strongman et spécialiste en nutrition, prend en charge ses plannings alimentaires et ses rendez-vous de récupération : kiné hebdomadaire, ostéopathe, massages réguliers. « Je suis une femme très fière. Ça me coûte un peu de le dire, mais s’il n’avait pas été là, je ne sais pas si j’aurais réussi. » Des conseils précieux arrivent aussi de Samir Aït Saïd, gymnaste, croisé plusieurs fois à l’INSEP. Cinq mois après le début du défi, elle réussit sa première croix sur des anneaux de salle classique. Cinq mois supplémentaires de travail seront nécessaires pour la valider sur les anneaux olympiques. En juin 2025, la Fédération Internationale de Gymnastique atteste officiellement la performance.
Un record validé, un Guinness qui attend
La validation fédérale, c’est une étape. Mais Dounia vise plus haut : le Guinness Book des records. Et c’est là que les choses se compliquent. Après avoir soumis son record, une croix tenue 5,10 secondes, validée par des juges internationaux, le Guinness lui répond que ce n’est pas suffisant. Ils exigent une croix parfaite à 90 degrés sous l’aisselle. « En gros, on me demande un niveau plus élevé qu’un niveau olympique. » Elle ne capitule pas. « J’ai dit OK, ça marche. Je vais me faire coacher et travailler de façon à ce que ma croix soit parfaite. » Pour cela, elle est accompagnée par Sébastien Lambert, athlète aux anneaux.
Mais en décembre, la vie en décide autrement : Dounia tombe enceinte. Vomissements quotidiens, prise de dix kilos par rapport au moment de la tentative. L’objectif Guinness est repoussé à octobre-novembre 2026, après l’accouchement prévu en septembre. « Ce que j’aimerais dans le meilleur des mondes, c’est accoucher, me remettre en shape, faire une diète et essayer le record. Et là, je l’aurai, parce qu’il me manquait de la force et la force, je la travaille.«
Pionnière malgré elle, moteur pour d’autres
Ce que Dounia n’avait pas mesuré au départ, c’est l’écho que son défi allait créer. Les moqueries du début « Qu’est-ce que tu fous là ? Dégage d’ici. T’auras jamais ce qu’il faut. » ont laissé place aux millions de vues, aux passages médias et aux messages qui comptent vraiment. « J’ai reçu beaucoup de messages de mamans qui ont laissé des notes vocales de leurs enfants. « Je veux devenir comme toi ! » C’est trop mignon. Et à la fois je me dis, c’est trop cool, parce qu’à mon échelle, j’ai mis une première pierre en mode : c’est possible. » Possible, le mot est lâché. Dounia ne se revendique pas féministe au sens militant du terme, mais elle a conscience d’ouvrir une brèche.
La croix de fer est aujourd’hui une discipline interdite aux femmes en compétition, jugée trop difficile. « Peut-être que d’ici 50, 60, 70 ans, les petites filles pourront aussi faire de la gymnastique masculine. On peut l’imaginer. » Et déjà, sur les réseaux, d’autres femmes s’y essaient. Elle, de son côté, travaille le Balandin, un mouvement quatre fois plus difficile que la croix. Un défi de plus. Un cap de plus. « Les grands objectifs, ça prend du temps. Je vais gagner ma force tranquillement, répéter encore et encore, et j’y arriverai. » Dounia ne promet rien qu’elle ne puisse tenir. Et ça, elle l’a déjà prouvé.




























