À la croisée du para-judo et du jiu-jitsu brésilien, Anatole Rubin raconte un parcours construit autour de l’adaptation et de la recherche permanente de solutions. Membre de l’équipe de France de para-judo, il revient sur son évolution, l’apport du combat au sol dans sa pratique et la manière dont son handicap visuel a façonné son rapport au corps et à la compétition.
Vous pratiquez le jiu-jitsu brésilien en parallèle du para-judo. Comment cette discipline est-elle entrée dans votre parcours ?
Le jiu-jitsu brésilien est arrivé à un moment où je cherchais à reprendre le sport après mes études de kinésithérapie. J’avais arrêté un temps le judo, j’avais pris du poids, et j’avais envie de retrouver une activité physique. Un ami m’a parlé du jiu-jitsu brésilien. Je suis allé essayer à la Gracie Barra Paris avec Julien Clasier. J’ai immédiatement accroché.
Avec mon expérience de judoka, je pensais pourtant que les combats au sol seraient assez simples. En réalité, dès mon premier cours, je me suis fait surprendre dans tous les sens. Mais c’est justement ce qui m’a plu : j’ai découvert un univers où il fallait accepter de réapprendre.
Le jiu-jitsu brésilien a-t-il changé votre manière d’aborder le para-judo ?
Oui, même si le lien entre les deux disciplines a pris du temps à se construire. Le jiu-jitsu brésilien est un véritable jeu d’échecs : il faut construire, chercher une position, comprendre le corps de l’autre.
En para-judo, notamment avec les anciennes règles, il fallait être beaucoup plus direct. Au sol, il fallait être efficace immédiatement, et les phases étaient souvent interrompues rapidement. Le jiu-jitsu m’a appris à ne pas avoir peur d’aller au sol. Beaucoup de judokas cherchent à revenir debout rapidement car ils peuvent se retrouver en difficulté. Moi, je pouvais rester au sol, construire mon action et chercher une solution. Aujourd’hui, les règles du para-judo évoluent et laissent davantage de place au travail au sol. C’est forcément quelque chose qui me correspond davantage.
En quoi le combat au sol peut-il faire basculer un affrontement ?
Au judo, la majorité des combats se terminent debout, mais la possibilité d’aller au sol peut complètement changer une rencontre. Un adversaire peut prendre un petit avantage. Mais si on arrive à amener le combat au sol, à reprendre le contrôle, à immobiliser ou à étrangler son adversaire, la situation peut totalement se retourner. C’est aussi une question de mental : il faut accepter d’être dans une position difficile pour trouver une solution. Le contact est essentiel dans ces deux disciplines.
Votre déficience visuelle est-elle devenue une force dans cette approche ?
Oui. Quand on ne peut pas s’appuyer sur la vision, on développe davantage d’autres perceptions. Dès que mes mains sont posées sur mon adversaire, je peux sentir beaucoup de choses : son équilibre, ses déplacements, ses intentions. Le para-judo m’a appris à comprendre le mouvement d’un corps debout, alors que le jiu-jitsu brésilien m’a beaucoup apporté sur le combat au sol. Les deux pratiques se nourrissent mutuellement.
Vous avez connu plusieurs étapes dans votre carrière. Qu’est-ce que le jiu-jitsu brésilien vous a appris sur vous-même ?
Il m’a appris l’humilité. En arrivant du judo, j’avais peut-être un peu d’orgueil. Je pensais que mon expérience me donnerait un avantage. Finalement, j’ai découvert un monde totalement différent. J’ai appris qu’il fallait accepter d’être débutant à nouveau. C’est une sensation très intéressante. J’ai aussi apprécié l’approche humaine du club où je suis arrivé. Mon handicap était pris en compte, mais sans me traiter différemment. Il faut parfois adapter les choses, mais il faut aussi laisser les personnes progresser par elles-mêmes. Julien Clasier a trouvé cet équilibre : de la bienveillance, mais pas de surprotection.
Vous avez retrouvé ce week-end les championnats nationaux au stade Pierre-de-Coubertin. Que représente ce retour à la compétition pour vous ?
Cela faisait plusieurs années que je n’avais pas pu participer aux championnats nationaux, car j’étais concentré sur mes échéances en para-judo. Je suis membre de l’équipe de France et j’étais souvent pris par les compétitions internationales. Cette fois, j’ai pu retrouver ce rendez-vous. Comme dans toute compétition, il y a des victoires et des défaites. Je n’ai pas réussi à passer le premier tour, car mon adversaire a parfaitement géré son combat.
Je commence aujourd’hui à intégrer davantage la stratégie dans ma façon de combattre, alors qu’avant j’étais davantage dans l’instinct. On m’appelait parfois « le marchand de sable » parce que j’amenais souvent mes adversaires au sommeil rapidement, notamment grâce aux étranglements. Mais en France, ils commencent à bien me connaître.
































