Entretien sans langue de bois avec Abdelatif Benazzi, vice-président de la Fédération Française de Rugby, sur les ambitions d’un modèle français bien décidé à faire entendre sa voix.
Quelle est la feuille de route actuelle de la Fédération Française de Rugby (FFR) et quels sont les chantiers prioritaires pour renforcer l’influence du rugby français à l’international ?
Nous sortons d’un grand séminaire du Shape of the Game en février, et plusieurs expérimentations vont être menées cette année, notamment lors de la Coupe du Monde des moins de 20 ans en Géorgie. Le chantier prioritaire concerne l’abaissement de la hauteur du plaquage. Cette mesure, adoptée par World Rugby pour le secteur amateur, sera votée en juin au Conseil. De notre côté, nous échangeons avec eux pour l’étendre au secteur professionnel.
Les dernières réunions et études menées avec d’autres fédérations, comme les Irlandais et les Anglais, affichent des résultats très satisfaisants : moins de commotions et moins de blessures chez les amateurs. Nous travaillons donc pour que cela soit adopté chez les professionnels, car la sécurité du joueur est notre priorité absolue. De plus, il est crucial de maintenir l’uniformité des règles pour éviter d’avoir deux rugbys différents. C’est l’un de nos derniers dossiers.
Par ailleurs, notre influence passe par la présentation des travaux de l’Observatoire des règles du jeu de la FFR. Nous voulons « vendre » notre modèle – récemment concrétisé par la convention avec la LNR – et le partager avec les autres nations. Aujourd’hui, nos clubs brillent en Coupe d’Europe et nos équipes de France affichent un taux de réussite de 90 %, avec notamment deux Tournois des Six Nations consécutifs. En toute modestie, ces résultats font que les autres fédérations se rapprochent de nous.
Le rugby traverse une crise un peu partout dans le monde. En France, nous avons un modèle qui fonctionne très bien, comme le prouvent la couverture médiatique, la hausse du nombre de licenciés, les résultats et notre image de marque, qui dépasse désormais celle du football. Cette réussite intéresse de nombreuses fédérations. Notre influence consiste donc à adopter nos réformes en interne, puis à les promouvoir à l’étranger pour faire du rugby un sport global, pratiqué partout de la même façon. Nous voulons aussi veiller à ce que les instances ne pensent pas uniquement au « business », mais intègrent également les pays du Tier 2.
Vous évoquiez le Shape of the Game. Cet événement montre-t-il que la voix de la France est désormais plus écoutée et respectée à l’échelle internationale ?
Absolument. Nous y sommes allés en force. Pour chaque réunion internationale, nous anticipons énormément en envoyant en amont nos travaux, nos statistiques et nos données. Lors de ce dernier rendez-vous, la délégation française était solide : Mathieu Raynal, notre Directeur Technique National (DTN), notre responsable international, le manager, le directeur général, Florian Grill et moi-même.
Nous étions répartis dans toutes les commissions au milieu des 200 participants pour défendre nos convictions. Nous voulons avant tout préserver l’essence même du rugby. Rappelez-vous, il y a quelques années, la réforme de la mêlée inquiétait tout le monde. Pourtant, pour populariser ce sport et attirer de nouveaux fans, il ne faut pas modifier des règles au détriment de l’ADN du jeu, que ce soit pour le rugby du Nord ou du Sud.
La croissance du sport passe par le marketing et un travail de sensibilisation à l’extérieur. Nous avons prouvé par A plus B que modifier le jeu n’était pas la solution pour séduire plus d’adeptes, notamment dans l’hémisphère Sud. À chaque grand rendez-vous, nous préparons nos dossiers pour être présents avec force dans toutes les commissions. C’est le plus important.
Justement, la France est-elle mieux représentée et plus impliquée dans les prises de décision au sein de World Rugby ?
Oui, car nous avons centralisé toute l’activité au sein de notre service international. Auparavant, des courriels importants concernant les règles du jeu pouvaient se perdre si la personne qui les recevait ne se sentait pas concernée. Aujourd’hui, tout arrive au service international, qui dispatch les informations aux responsables concernés afin de construire une réponse commune.
Par le passé, certaines décisions nous dépassaient par manque de coordination. Désormais, notre capacité d’anticipation et notre professionnalisme ont parfois surpris les instances internationales. Vu la représentativité du rugby français dans le monde, il est logique que nous travaillions en amont. Nous appuyons nos positions sur des études très solides, ce qui nous permet parfois de devancer de grandes nations. Nous n’avons de leçons à donner à personne, mais ce que nous faisions avant pour nous, nous le partageons et le défendons aujourd’hui à l’international. Et quand je parle de la Fédération, j’inclus évidemment la Ligue, car nous travaillons main dans la main.
Une nouvelle compétition internationale va voir le jour cet été pour les équipes nationales. Est-ce une évolution positive, ou cela risque-t-il de surcharger le calendrier et de menacer la santé des joueurs ?
C’était une compétition indispensable. Hormis cette date supplémentaire, le système des tournées traditionnelles avait atteint ses limites. Tous les sports se modernisent pour répondre aux attentes d’un public plus jeune, qui consomme le sport différemment. Il fallait apporter de la nouveauté. Nous en avons discuté pendant des mois avant de voter sa création lors de la Coupe du Monde 2023 à Paris.
Nous avons donné notre accord sous certaines conditions strictes. D’abord, la santé des joueurs : cette formule ajoute un match en novembre pour la France (ce que les autres nations faisaient déjà), mais nous avons compensé en réduisant le Tournoi des Six Nations d’une journée. Ensuite, la deuxième condition non négociable était que cette compétition serve au développement international grâce à un système de promotion-relégation avec les pays du Tier 2.
Comment espérer voir 24 équipes compétitives à la prochaine Coupe du Monde si ces nations ne jouent pas entre les deux éditions ? Des pays comme l’Espagne, la Géorgie ou le Portugal investissent massivement pour progresser et veulent affronter les grandes nations. On ne peut pas leur demander d’investir sans leur donner l’espoir de jouer ces matchs. Nous défendons fermement cette notion de promotion-relégation, même si certains pays du Tier 1 s’y opposaient pour des raisons purement financières et commerciales.
Cette mini Coupe du Monde aura lieu tous les deux ans, alternativement dans l’hémisphère Nord et l’hémisphère Sud, avec un classement final. Même si le calendrier français est très chargé, le staff articule sa performance autour d’une quarantaine de joueurs. Il y aura une équipe de France compétitive et ce turnover permettra de préserver les organismes. J’ai hâte que cela commence et de voir la première finale à Londres en novembre.
Concernant la santé des joueurs, quelles sont les priorités spécifiques que vous souhaitez porter à l’international dans les années à venir ?
Nous devons continuer à accumuler des données et des études sur les plaquages et les règles du jeu. L’abaissement de la hauteur du plaquage reste notre priorité, tout comme l’évolution de certaines règles pour améliorer la sécurité. World Rugby investit près de 50 millions d’euros dans le player welfare (le bien-être des joueurs), ce qui est une excellente chose.
Il faut également veiller à ce que les joueurs ne disputent pas un nombre excessif de matchs et que les périodes de repos annuel soient scrupuleusement respectées. Cela passe par une rotation plus importante des effectifs afin de soulager les joueurs durant les périodes intenses.
Le fait que les équipes de France (masculine et féminine) attirent des millions de téléspectateurs et remplissent les stades vous aide-t-il à peser davantage à l’international en termes d’image ?
Évidemment, mais ce succès n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat d’un travail de fond mené depuis des années : la réforme des JIFF (Joueurs Issus des Filières de Formation), le travail dans les centres de formation, l’assainissement des relations entre la Ligue et la Fédération, ainsi que l’investissement massif dans le rugby amateur (les infrastructures, les vestiaires, etc.). On ne peut pas privilégier uniquement le secteur professionnel.
Aujourd’hui, nous récoltons les fruits de cette politique, et c’est ce modèle que nous expliquons aux nations qui ne jurent que par l’élite pro sans consolider leur base, ce qui rend leur système fragile. Cependant, nous ne pouvons pas nous contenter de notre réussite locale. Si l’Angleterre, l’Irlande ou les pays du Tier 2 souffrent, c’est tout le rugby mondial qui en pâtit.
De même, si certaines nations de l’hémisphère Sud multiplient les matchs au détriment de la santé des joueurs pour des raisons économiques, nous devons intervenir. Notre poids dans le rugby mondial nous donne la légitimité de nous asseoir à la table de World Rugby et des Six Nations pour dire haut et fort ce qui va et ce qui doit être revu, chiffres et statistiques à l’appui.
Sur un plan plus personnel, comment vivez-vous ce rôle de représentant du rugby français à l’international ? La passion est-elle la même que lorsque vous étiez joueur ?
La passion dépasse tout. C’est extrêmement excitant de voir évoluer le sport que l’on a pratiqué sur le terrain, tout en veillant à ce qu’il garde son âme. Le rugby est un sport à part, magnifique, mais fragile. La situation économique du rugby mondial n’est pas idéale. World Rugby dépend des revenus générés tous les quatre ans par la Coupe du Monde pour redistribuer des ressources, ce qui est insuffisant. La Coupe du Monde féminine, bien qu’elle prenne une dimension planétaire extraordinaire, ne génère pas encore assez de profits.
Du côté des Six Nations, la compétition principale est mythique et solidement installée. En tant que président du Conseil, mon souhait est de rapprocher cette institution des pays du Tier 2 européen, notamment pour les moins de 20 ans et les équipes féminines. Sans toucher au Tournoi des Six Nations des grands, qui est une marque intouchable, nous devons ouvrir les compétitions inférieures à de nouvelles nations.
Heureusement, je suis entouré d’une équipe formidable à la Fédération. Tout le monde est impliqué, de la direction générale au DTN pour le haut niveau. Nous travaillons main dans la main, comme une équipe sur le terrain. Si le collectif n’est pas bien huilé, on ne peut pas avancer. Je suis fier de voir que la France répond présente sur chaque sujet, défend ses convictions avec force et veille à ce que l’ADN de notre sport ne se perde pas.
Au-delà de l’aide que nous apportons aux pays émergents, notamment en Afrique, nous devons faire rayonner la marque « XV de France » dans le monde. Pendant longtemps, nous sommes restés centrés sur nous-mêmes. Désormais, notre image doit prospérer à l’international. Quand on voit que les All Blacks comptent des millions de fans alors qu’ils viennent d’un petit pays, nous nous devons d’exploiter notre potentiel.
Que ce soit à travers le rugby à 7, les déplacements de nos équipes de développement, nos ambassades, les écoles françaises ou les entreprises à l’étranger, nous devons mobiliser les expatriés pour faire grandir la marque Bleue. Son statut sportif est reconnu, mais sa valorisation commerciale sur certains continents reste encore trop abstraite.
Il y a donc un vrai potentiel de développement à l’image de ce que font les All Blacks ?
Exactement, le potentiel est immense. Nous le constatons à chaque déplacement en sollicitant la communauté française et les entreprises locales. Récemment à Hong Kong, nous avons vu que la première communauté étrangère de la ville est française. Sa capacité d’influence sur place est impressionnante. Posséder de tels relais à travers le monde est une véritable aubaine pour nous ; il ne nous reste plus qu’à capitaliser dessus et à travailler encore davantage dans ce sens.





























