Bruno Soirfeck : « Le volley français est un sport sous tutelle »

Malgré les belles performances de l’équipe de France, le volley français peine à briller au niveau des clubs sur la scène européenne. Si la première décennie du XXIe siècle a été synonyme de succès (Tours et Paris vainqueurs de la Ligue des champions), depuis, les équipes françaises peinent à rivaliser avec Russes, Italiens et Polonais. Bruno Soirfeck, président de Chaumont, quart de finaliste de la Ligue des champions l’an dernier, est bien déterminé à faire bouger les choses.

 

Les difficultés des clubs français en Ligue des champions s’expliquent-elles seulement par des raisons financières ?
Ce n’est pas seulement une question de moyens. Evidemment, les moyens sont souvent le premier sujet parce qu’on se dit qu’avec plus d’argent on peut embaucher de meilleurs joueurs. Le Championnat de France n’est pas le mieux doté quand on regarde la sphère européenne. Les Polonais, les Russes et les Italiens font de plus gros contrats que nous. Mais, progresser passe aussi par le staff qui accompagne une équipe. Nous, on a commencé à performer non pas en augmentant le budget de manière conséquente, mais en le consacrant à un staff médical, on a réussi à faire venir un entraîneur de renom, Silvano Prandi. Ce qui nous a permis de revenir sur le devant de la scène. Et puis, il y a un autre sujet, récurrent, qui est quand même le travail de fond d’un club… Je ne suis pas là pour stigmatiser d’autres clubs français, mais à un moment il faut bosser, se faire connaître, voir ce qui se fait ailleurs. Nous, on vient de faire de Ligue des champions, avec dans le cahier des charges une obligation de déménager, et on l’a vu cette année, ça a failli nous mettre en danger financièrement. C’est problématique, et on est dans une vraie mesure du sport français. Quand vous regardez les clubs qui ont brillé ou qui ont fait une Ligue des champions, en championnat dans les deux années qui ont suivi, ils ont été moribonds. Je pense à Toulouse, à Sète. Et ils n’y peuvent rien, c’est juste un constat.

 

Participer à la Ligue des champions, est-ce onéreux ?
Cette compétition coûte tellement d’argent, vous le payez les années suivantes. On a besoin en France d’avoir cette capacité à gravir une marche et à se faire accompagner. Nos instances nous aident de moins en moins, on le voit cette année, il a fallu participer grandement à la production TV. En Ligue des champions, on a maintenant un seul club français qualifié directement à cause du ranking français. Je dis ça, parce que c’est aussi de la politique. On est insuffisamment représenté, au sens où la France ne pèse par beaucoup en ce moment sur la scène européenne. Cette année, il n’y a que Tours qui va faire la Ligue des champions chez les garçons. Ça explique le peu de résultats. Après, il faut bosser, se regarder dans une glace, regarder ce qu’un club est en mesure de faire, voir si l’Europe est un choix stratégique ou pas.

 

Votre quart de finale de Ligue des champions a failli vous coûter cher…
Ce qui nous est arrivé, ce serait arrivé à 80% des clubs français. Je remercie les élus, parce qu’ils nous ont suivis. Là aussi c’est de la politique. En l’espace de trois mois, le règlement a changé. Comme la France n’est pas en odeur de sainteté, ils s’en foutent. Donc on est passé de deux clubs qualifiés directement à un club qui passait par des tours préliminaires. On a donc fait 6 matches de plus que les autres. L’année dernière, on a joué 49 matches ! C’est énorme. Il y a un autre message derrière tout ça : on est le seul sport où des joueurs peuvent faire sur une saison plus de matches internationaux que de matches en club, avec toutes les compétitions internationales qu’on a. Donc nous, on a joué à Reims et on a joué le jeu. On aurait pu dire « on n’y va pas », mais on a voulu faire les choses bien. C’est l’année où la Fédération française dit « on ne prend plus en charge les droits TV, on limite notre participation à 60%, et si vous dépassez les quarts de finale, la production TV n’est que pour vous. » Ce qui est logique, vous mettez le volley en avant en étant dans le Top 5 européen et la charge financière est pour vous… Les prize money, ça a été un sujet, pour l’instant la Fédération les a gardés. On ne les a pas. La LNV, qui dans un premier temps avait dit « allez, pour les 40% qui restent on filera un coup de main », il y a un changement d’avis même s’ils l’ont mis au vote. Donc voilà, je vais finir par en avoir pour 35 000 euros de production TV dans mon budget. C’est magnifique, vous m’expliquerez dans quel autre sport ça existe. Je suis quelqu’un d’énervé, mais dans le sens motivé. Je ne lâche pas l’affaire car on est quelques-uns à penser que ce sport vaut mieux que ce qu’il a actuellement. On se bat, on essaye de faire passer des messages, de contribuer, c’est notre ligne de conduite.

 

« Il faudrait peut-être revoir les statuts, quitte à faire du protectionnisme »

 

Voir les meilleurs joueurs français partir à l’étranger n’est pas une bonne nouvelle pour le championnat…
Pouvoir s’offrir des joueurs, c’est compliqué. Quand vous regardez l’équipe de France aujourd’hui, 95% des joueurs jouent à l’étranger. Ce que je vois, moi, c’est qu’il y a deux ans, on fournissait quatre joueurs à l’équipe de France. Aujourd’hui, trois jouent en Italie. On est capable de former, de faire grandir des joueurs, mais au niveau du salaire, ils font entre x2 et x5 en partant, donc on ne peut pas les conserver. Il faudrait peut-être revoir les statuts, les règlements en interne, quitte à faire du protectionnisme. C’est de la politique, mais moi je pense que les clubs de l’élite et de Ligue B devraient être très, très restreints dans leur capacité à embaucher des étrangers. Nous, on aimerait bien embaucher des Français, sauf qu’ils sont très peu sur le marché et qu’on doit se les arracher. Il faut passer par cette étape-là, y aller progressivement, en disant qu’il faut deux, trois Français par équipe au départ. C’est de la politique générale des institutions du volley français.

 

Est-ce que les instances vous aident assez ?
Je pense qu’il n’y a pas de choix possible, tout le monde doit bosser (clubs et institutions). Aujourd’hui, la Ligue ne nous aide pas, clairement. Elle a voulu assainir ses comptes, ce que je peux comprendre. Avant, il y a encore deux ans, on pouvait voir le volley sur une chaîne gratuite. Mais, pour être poli, on a la Ligue qu’on mérite. Nous, on ne peut pas tout s’offrir, mais on travaille déjà sur notre nouvelle salle. Les loges, va-t-on les vendre à la semaine ou pas ? Quid de la mascotte ? Peut-on faire du naming de la salle ? Il y a une fenêtre de tir à prendre. Narbonne va récupérer une salle de 3 500 places cette année, Tours fait des travaux dans la sienne… Il va y avoir quelques endroits en France où la jauge augmente. Après, ça ne suffit pas. Cannes a un bel outil et il n’y a personne dedans. C’est un travail de synergie où les instances doivent donner le la. Aujourd’hui, la Ligue est plus pilotée par les clubs de Ligue B. A un moment, il faut se poser les bonnes questions, et je l’ai redit il y a peu, si on veut du professionnalisme, on ne peut pas tirer vers le bas. On ne peut pas décider si on va participer ou non à la Coupe de France. Aujourd’hui, le volley français est un sport sous tutelle, je l’appelle comme ça. Ca montre l’état du volley en France, pour les clubs professionnels, on est subventionné par les collectivités locales entre 95% pour certains jusqu’à 50% pour Tours, qui doit être le mieux loti (car moins dépendant, NDLR). On doit se considérer comme un producteur de spectacle, remplir nos salles, voir ce qui se fait ailleurs, vendre des maillots, etc. Il y a des clubs avec 30 000 euros seulement qui viennent de partenaires privés…

 

Même pour l’Euro, la France a eu du mal à remplir les salles…
C’est du travail, de la rigueur à avoir, on a moins de visibilité avec 95% des joueurs français qui sont à l’étranger. C’est difficile de s’identifier à une équipe. Au hand ils ont Karabatic, au foot je n’en parle même pas avec Mbappé et les autres. Au basket, il y a quelques grands noms. Au volley, à part Earvin… Donc il faut bosser ! C’est une stratégie à long terme, mais le hand y est arrivé comme ça. L’équipe de France a brillé, les sponsors sont arrivés, la télé est revenue, des joueurs comme Karabatic sont revenus en France et on se retrouve il y a deux ans avec trois clubs français au Final Four de la Ligue des champions. Ça prend du temps, mais aujourd’hui, je vous mets au défi de trouver dans nos instances une stratégie. Montrez-moi le business plan de la stratégie de la Ligue nationale de volley. Et je vous paye vos prochaines vacances. C’est plus qu’embêtant, c’est une faute professionnelle. Vous connaissez des entreprises qui ne font aucun plan, aucune stratégie sur deux, trois ans, sur ce qu’il faut mettre en place, sur les objectifs ?

 

« Le mode électoral de la Ligue repose sur les clubs de Ligue B »

 

On sent pourtant que les clubs essayent de faire bouger les choses…
J’essaye de faire bouger les choses, on m’a traité il y peu de club dissident. Chaumont, Tours, Nantes…on est considéré comme des clubs dissidents par certaines instances comme la Ligue. Moi, je préfère me considérer comme un club qui se fait entendre, mais qui est force de propositions. J’ai été sollicité par la Fédération. Je n’en fais pas une question d’hommes, mais de choix stratégiques. Je suis intimement convaincu qu’en participant et en contribuant au développement du volley, mon club en recevra les bienfaits. J’ai accepté de participer à l’organisation de l’EuroVolley, j’ai autre chose à faire, mais avec la Fédération on échange, on discute, car arriver à remplir les salles pendant l’Euro, ça nous aidera par la suite, nous, les clubs. Ça donnera envie, il y aura plus de licenciés, voire plus de spectateurs.

 

Cela donne l’impression que la charge de travail est énorme pour relancer le volley français…
Il reste beaucoup de travail, il faut s’appuyer sur ceux qui bossent, pas sur ceux qui pensent que tout va bien et qui ne veulent pas plus de règlements. C’est le sport professionnel, soit tu acceptes d’être là-dedans, soit tu passes ton chemin. Nous, on est considéré comme des dissidents, car certains s’attachent à la forme plus qu’au fond. Nous, on s’attache au fond, et il faut bosser. On ne fait pas un championnat avec une seule équipe, donc avoir raison tout seul, ce n’est pas mon intérêt. On essaye de travailler ensemble, mais il faut que le fil rouge soit donné par nos instances, et pour l’instant, loin s’en faut. Avec tout le respect que j’ai pour l’institution, le mode électoral de la Ligue repose sur les clubs de Ligue B et sur des stratégies pour assurer qu’il n’y ait pas de règlements plus contraignants. Ce n’est pas facile de travailler dans son coin. Pour arriver à grandir, il faut gérer ça comme une entreprise au sens noble du terme.

 

Restez-vous confiant pour l’avenir ?
Confiant je ne sais pas, mais si je suis encore là et si je continue, c’est que je suis intimement convaincu qu’il y a des choses à faire. A Chaumont, on va en plus avoir une nouvelle salle. Elle arrivera à la fin de l’année prochaine. Ça va être une saison dans les mêmes conditions. Nos objectifs restent ambitieux, mais cela se fera en deux étapes. Il y a d’abord la qualification en playoffs, et après on essayera d’aller le plus loin possible. C’est encore une année compliquée en compétition internationale. A Chaumont, nous avons repris les entraînements avec 5 joueurs seulement, les autres étaient au championnat d’Europe et mon coach entraîne la Bulgarie. On a récupéré nos joueurs fin septembre, début octobre… Là aussi, on a une Fédération internationale… Nos joueurs sont partis en mai, ils ont fait la Ligue des nations, puis les tournois de qualification olympique, puis le Championnat d’Europe… A un moment où on parle d’écologie, on est un sport qui pollue plus que les autres. En plus, la Ligue des nations ne se fait pas sur un site, vous faites le tour de la planète… Et à la trêve il y aura encore un tournoi de qualification olympique… Si vous prenez un international d’un club 7e – 8e ou qui ne joue même pas les playoffs, il jouera plus avec son pays qu’avec son club pendant l’année. Ça n’existe nulle part ailleurs ! Si j’avais un gros budget, je ferais des contrats comme au basket aux Etats-Unis. « L’équipe de France veut Noah, pas de problème, mais il y a une assurance à 15 millions de dollars. »

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Propos recueillis par Simon Bardet
Crédit photo : Michel Luccioni / Icon Sport
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