Voile : Stéphane Le Diraison engagé pour l’environnement

Stéphane Le Diraison prépare activement la Transat Jacques Vabre. Le skipper breton s’élancera le 27 octobre au Havre à bord de son Imoca Time for Oceans. Interview d’un passionné de navigation qui vise à assurer sa participation au prochain Vendée Globe tout en sensibilisant un maximum de monde à la nécessité de préserver les océans.

 

Stéphane, quand est-ce que votre histoire avec la voile a commencé ?
Dans mon cas, c’est extrêmement compliqué d’identifier un moment précis. J’ai grandi au bord de la mer, donc j’ai eu la chance de pouvoir naviguer très régulièrement, tranquillement, de manière familiale. Il y a quand même eu un déclic très important, parce que j’ai rénové une épave d’un bateau. Mon père, soucieux de me mettre sur les bons rails et de canaliser mon énergie, a récupéré une épave d’un bateau de 6 mètres. Un jour, il m’a présenté cette épave en me disant : « J’ai acheté ce bateau, mais en fait c’est le tien. Tu vas le réparer, c’est toi qui vas le faire, je t’expliquerai comment faire mais c’est toi qui le feras, et ça va devenir ton bateau. » Je l’ai rénové et quand j’ai eu ce bateau-là à l’eau, forcément, il y a eu un frisson très fort, celui de pouvoir être responsable d’un bateau à l’âge de 15 ans. C’était un déclic formidable. Avant j’étais mordu, j’aimais la voile, mais là j’étais d’un seul coup dévoré par cette passion. Cela fait partie de mes singularités par rapport aux autres, celle d’avoir commencé à naviguer en solitaire très jeune, à 15 ans.

 

J’imagine que vous avez dû faire les 400 coups avec ce premier bateau…
Oui, ce premier bateau m’a permis de barouder dans tous les sens. Mais ce bateau, finalement, je l’ai rendu assez vite, deux ans plus tard, car j’avais appris à me servir de mes mains. J’en ai rénové un autre, et ainsi de suite jusqu’à mon huitième bateau, que j’ai utilisé pour faire la Mini 2016 et que j’ai donc financé complètement sur le fruit de mon travail, la rénovation des bateaux que j’utilisais. Il y avait à la fois la partie navigation, bien sûr, et la partie technique parce que je rénovais les bateaux, je les transformais. J’ai déjà modifié des quilles de bateaux, je m’amusais un peu comme un apprenti sorcier à les modifier profondément dans leur structure. C’est d’ailleurs pour ça aussi que je suis devenu ingénieur, j’avais envie d’avoir une formation technique qui me permette de tout comprendre de l’architecture des bateaux. C’était une double passion, pour la mer et pour la technique des navires.

 

Votre ascension vers le plus haut niveau a été progressive…
Oui, cela a été un parcours très progressif, un parcours que je qualifierais de réfléchi, dans le sens où je savais vers où je voulais aller mais j’étais aussi conscient, avec humilité, de toutes les étapes qu’il me restait à franchir. J’y suis allé pas à pas, en prenant de la maturité sur la navigation hauturière en solitaire, puis en faisant de la course à côté, puis de la course hauturière en solitaire. J’ai traversé notamment deux fois l’Atlantique, en solo en course en 2007 et 2009 avec de bons résultats. Ensuite, j’ai eu des bateaux plus gros, pour aller toujours plus loin, toujours plus fort, jusqu’à mon Imoca que j’ai acheté en novembre 2015, pour prendre le départ du Vendée Globe 2016. C’était donc sur plus de 10 ans, pas à pas.

 

« La catastrophe de l’Erika, un détonateur »

 

Est-ce que cela a été facile de choisir ou de combiner le métier d’ingénieur et celui de skipper ?
Dans un premier temps, c’était tout à fait conciliable, puisque, notamment quand on fait de la Mini, c’est une classe d’amateurs. Même avec un très bon niveau, on a bel et bien des gens qui ont des activités par ailleurs. Ça marchait très bien. En classe 40, c’était faisable, mais le bateau grossissant et les ambitions allant crescendo, c’est devenu extrêmement compliqué. Donc à partir de 2010, Bureau Veritas, qui était mon employeur et mon sponsor – et une grande source d’épanouissement d’avoir ses deux carrières qui s’alimentaient, c’était très fort – a aménagé mon emploi du temps. Quand je suis passé en Imoca, il s’est avéré très rapidement que ça n’était plus du tout conciliable, il y a eu une transition où je ne dormais plus. Il y avait vraiment beaucoup de choses de tous les côtés. J’avais aussi franchi des étapes au niveau professionnel en tant qu’ingénieur. Après, il a fallu choisir, et c’était tout choisi, parce que ce parcours avait vocation à m’amener à faire de la course au large au plus haut niveau. C’est donc avec grand plaisir que j’ai basculé complètement sur l’activité de skipper.

 

Parlez-moi de ce projet, Time for Oceans…
A l’image de mon parcours nautique, il y a un ancrage très fort pour l’environnement. Ayant grandi au bord de la mer, j’avais la chance de pouvoir être quotidiennement sur les plages pour faire de la planche à voile ou autres activités, donc j’avais une grande sensibilité pour l’environnement. Et puis un parcours progressif, avec un détonateur qui est la catastrophe de l’Erika, où j’ai participé au nettoyage des plages, au ramassage des oiseaux morts, etc. A partir de ce moment-là, j’avais 20 ans, et je me suis dit qu’il fallait que je participe à mon niveau, que j’agisse. Râler, être triste, ce n’est pas constructif. J’ai réfléchi à ce que je pouvais faire. J’ai déjà orienté mes gestes personnels au quotidien dans la protection de l’environnement. Puis mon parcours d’ingénieur m’a conduit à être responsable des énergies marines renouvelables chez Bureau Veritas, j’ai participé à l’aventure de ceux qui ont créé cette filiale qui n’existait pas avant chez Bureau Veritas. J’ai développé cette filiale pendant des années, il y a donc un ancrage fort et une action concrète au quotidien puisqu’à mon niveau et en toute humilité, j’œuvrais pour participer à cette transition énergétique et à l’intégration des techniques de production non polluantes. Et puis, il y a eu le Vendée Globe 2016. J’ai donc fait un suivi attentif de la zone des glaces, puisqu’on est très tenté en tant que coureur de passer au plus près de l’Antarctique pour raccourcir la route. A l’arrivée, j’ai exhumé les cartes du Vendée Globe, notamment les cartes de 1989-1990 du temps où j’étais tout jeune et où je suivais la course d’Alain Gautier, Jean-Luc Van Den Heede et compagnie. J’ai superposé leur route à la position des glaces que moi j’ai observée en 2016. Je me suis rendu compte que leur route aujourd’hui, elle ne passe plus parce que la fonte des glaces s’est tellement accélérée que dans certaines zones, notamment en Atlantique Sud, on est obligé de passer beaucoup plus au Nord pour éviter la banquise. Cela a eu un impact très fort, en parallèle de la prise de conscience de l’outil exceptionnel que constitue la course au large pour communiquer. C’est une très forte exposition médiatique qui permet de s’adresser à beaucoup de gens et de porter un message. D’où ma volonté de bâtir un nouveau projet pour 2020 qui permette de joindre à la fois ma passion pour la course au large, l’envie d’en finir avec le Vendée Globe en bouclant la boucle, et d’utiliser aussi cette tribune pour porter un message qui m’est cher, celui de la protection des océans et de la nécessaire transition que doit opérer chacun d’entre nous, les particuliers, les entreprises et aussi les pouvoirs publics.

 

« Il y a un vrai projet entrepreunarial »

 

Un projet comme Time for Oceans doit demander un travail colossal…
Entre skippers, on a tous des profils différents. Certains se positionnent plus comme des pilotes – ce n’est pas péjoratif -, leur rôle est de mener le bateau à son maximum et de faire une grosse préparation sportive. Et il y en a d’autres, qui constituent la majorité, et qui sont de véritables chefs d’entreprise – je fais partie de cette catégorie-là -, et qui montent entièrement un projet. J’ai monté ma société, la marque, le message, l’environnement graphique, etc. Effectivement, il y a une phase qui ressemble à celle que l’on fait en entreprise quand on lève des fonds, qui consiste à aller présenter le projet, expliquer pourquoi ça peut être intéressant pour une entreprise de soutenir ce projet, comment le financer, etc. Il y a un vrai projet entrepreneurial, c’est sûr. Après, comme dans la vraie vie, ce sont des histoires humaines, d’hommes et de femmes. Il faut être capable de constituer une équipe de personnes motivées derrière un message, un objectif. C’est une vraie vie de chef d’entreprise au quotidien en plus de toute la préparation personnelle, sportive, technique. Cela fait une vie extrêmement riche, dense, où le temps libre manque. C’est une vie de passion, une grande chance et un grand bonheur de pouvoir faire au quotidien ce que l’on aime faire.

 

Quel sera votre objectif pour la prochaine Transat Jacques Vabre ?
Le premier objectif, s’il y en avait un seul à identifier, c’est celui de finir à tout prix pour deux raisons : déjà pour espérer bien se classer en finissant, et aussi pour se qualifier aussi pour le Vendée Globe, car il faut finir la course pour asseoir ma qualification définitivement. J’ai la chance en ce moment – c’est une belle récompense pour toute l ‘équipe – d’être à la troisième place du championnat parce qu’on a été régulier, qu’on a fait les quatre premières courses avec des classements corrects à chaque fois. J’ai bien conscience que ça va être compliqué de tenir ce rang avec l’arrivée des nouveaux bateaux. Il n’empêche qu’aujourd’hui, je suis en tête de la liste de ceux qui parcourent le plus de miles si on pondère ça avec les points en championnat. Ça veut dire qu’en finissant la Transat Jacques Vabre, mathématiquement, ma qualification pour le Vendée Globe est définitive, ferme et assurée. Forcément, comme ce projet est un objectif sur quatre ans, j’aurai ça en tête et je ne prendrai pas de risques au départ. Après, c’est une course qui passe notamment par le Pot au noir, avec pas mal de rebondissements possibles, donc on va essayer de jouer placé, à l’affût, et de jouer les trouble-fêtes.

Propos recueillis par Simon Bardet
Crédit photo : Time for Oceans
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