Longtemps associé à l’esthétique, au loisir ou à la performance, le fitness entre dans une autre phase de son histoire. Entre vieillissement de la population, prévention par le mouvement et mutation du modèle économique des clubs, le secteur est progressivement poussé vers une logique plus large, où l’entraînement ne se limite plus au corps visible, mais s’inscrit dans une approche globale de santé.
Né en France dans les années 1980, le fitness s’est d’abord construit sur des représentations très identifiées : d’un côté l’aérobic et les cours collectifs popularisés à la télévision, de l’autre la musculation, alors largement associée à l’imaginaire du culturisme. Pendant longtemps, cette pratique a donc été perçue comme un loisir, un outil esthétique ou un complément sportif. Mais ce paysage évolue. Pour Pierre-Jacques Datcharry, acteur du secteur depuis près de trente ans, le marché est en train de changer de nature.
« On est en train d’entamer un virage depuis environ 4-5 ans sur la santé publique« , observe-t-il. Selon lui, cette bascule s’explique à la fois par les discours publics en faveur de l’activité physique, par une prise de conscience collective autour de la prévention, mais aussi par le poids pris par les clubs dans le quotidien de millions de pratiquants. « Le marché du fitness a vraiment une carte à jouer dans cet univers de santé publique pour passer tout simplement d’une société curative à une société préventive. »
Un marché encore porté par l’esthétique, mais déjà rattrapé par la santé
Dans les salles, la motivation première reste souvent liée à l’apparence. Pierre-Jacques Datcharry ne le conteste pas. « Aujourd’hui, vous avez la majorité des gens qui sont dans les clubs de fitness, c’est pour une question d’esthétique. Ils veulent changer leur corps. » Mais derrière cet objectif immédiat, il voit des effets plus larges. En changeant leurs habitudes, les pratiquants modifient aussi leur rapport à leur santé : ils installent une routine, surveillent davantage leur alimentation, structurent leur mode de vie. Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus vaste. Les réseaux sociaux continuent de nourrir une représentation très visuelle du fitness, centrée sur le corps transformé.
Mais parallèlement, une autre demande émerge, notamment chez les pratiquants plus âgés ou plus soucieux de prévention. Datcharry insiste sur ce point : avec l’âge, la question musculaire devient centrale. « Le premier déficit que l’on a avec l’âge, c’est le déficit musculaire. Si on ne fait pas d’entraînement régulièrement, on perd de la masse musculaire. » Or cette masse musculaire, rappelle-t-il, conditionne la mobilité, le maintien du squelette, la régulation du poids et, plus largement, l’autonomie. C’est là que le fitness change de statut. Il ne s’agit plus seulement de transformer une silhouette, mais de préserver des fonctions.
À moyen terme, cette logique pourrait redéfinir la place même des clubs, appelés à devenir des lieux de prévention, mais aussi de récupération, de suivi et d’accompagnement plus global. Dans cette perspective, l’entraînement ne serait plus isolé du reste, mais articulé au sommeil, à la nutrition ou encore à la récupération.
« Tout l’enjeu, c’est d’aller chercher toute la population qui n’a jamais poussé les portes d’un club de fitness »
Cette mutation, pourtant, ne va pas de soi. Le secteur reste largement structuré par le low cost, avec de grands clubs capables d’accueillir des milliers d’adhérents, mais où l’accompagnement individualisé reste limité. « Le marché du fitness ne répond pas forcément à cette demande« , constate Pierre-Jacques Datcharry à propos des pratiquants qui cherchent un suivi plus personnalisé, notamment au-delà de 30 ans.
Il décrit un marché comprimé entre deux extrêmes : d’un côté, des enseignes accessibles, massifiées, très tournées vers les jeunes adultes, de l’autre, quelques clubs premium, surtout présents à Paris, qui proposent un niveau de service plus élevé mais à des tarifs nettement supérieurs. Entre les deux, une partie du secteur devra selon lui se repositionner. « Le middle market va devoir choisir, il va devoir faire monter ses prestations« , explique-t-il. Et cette montée en gamme ne se résume pas à du confort ou à du design.
Elle suppose d’intégrer des solutions d’accompagnement capables d’aider les adhérents à progresser durablement. L’enjeu est d’autant plus important que le secteur ne peut plus seulement compter sur les pratiquants déjà convaincus. « Tout l’enjeu de notre secteur, c’est l’océan bleu qui est devant nous, c’est-à-dire d’aller chercher toute la population qui n’a jamais poussé les portes d’un club de fitness. » Cette population, justement, n’attend pas forcément un lieu centré uniquement sur la performance ou le physique. Elle peut venir chercher autre chose : une reprise en main, une stabilité, une forme d’autonomie retrouvée. Dans ce cadre, l’activité physique devient un outil au service du quotidien.
Du club de sport au lieu de prise en charge globale
Pour Pierre-Jacques Datcharry, l’évolution la plus marquante des prochaines années se jouera là : dans la capacité des clubs à dépasser le seul entraînement. « Il va falloir prendre l’adhérent à 360 degrés« , dit-il. Cela signifie ne plus penser la salle comme un simple lieu de pratique, mais comme un espace où l’on accompagne aussi la récupération, le sommeil, l’alimentation, voire, à plus long terme, la longévité. Cette transformation pourrait être accélérée par les outils de suivi et par l’intelligence artificielle. Montres, bagues, bracelets ou analyses biologiques permettront de mieux objectiver l’état de forme, le niveau de stress, la qualité du sommeil ou la récupération.
À partir de là, les clubs pourraient proposer une prise en charge plus fine, plus personnalisée, fondée sur des données concrètes. Le fitness s’inscrirait alors dans une chaîne plus large, entre bien-être, prévention et santé. Cette logique ouvre aussi la voie à des collaborations plus structurées avec les professionnels de santé. Datcharry cite déjà quelques initiatives, avec des clubs qui travaillent avec des médecins ou avec des coachs en activité physique adaptée. À l’arrière-plan, il y a enfin une question démographique et économique.
Vieillissement de la population, saturation annoncée des EHPAD, coût des soins : la prévention par le mouvement devient un sujet de société. Pierre-Jacques Datcharry le formule à sa manière : « Moi je préfère être le plus vieux dans mon club de fitness que le plus jeune à l’EHPAD. » La formule est directe, mais elle résume le déplacement en cours : le fitness n’est plus seulement un marché du corps, il tend à devenir un maillon de plus en plus visible dans la manière de vieillir, de rester autonome et de tenir plus longtemps en bonne santé.































