09/25/2020

Stéphane Goubert : « Retrouver l’adrénaline de la course »

Entre satisfaction d’un début de saison réussi et impatience de remonter dans sa voiture de directeur sportif, Stéphane Goubert raconte comment la formation AG2R La Mondiale a vécu cette première partie de saison inédite. Et explique la façon dont les coureurs ont travaillé pendant la période de confinement.

 

Stéphane, avant l’arrêt des compétitions, l’équipe AG2R La Mondiale avait réussi un très bon début de saison, avec notamment un Benoît Cosnefroy vainqueur du GP La Marseillaise et de l’Etoile de Bessèges. Quelle est votre analyse des premiers mois de 2020 ?

Quand c’était encore une saison « classique », Benoît – au même titre que l’équipe – a montré une bonne forme. Certes, Benoît concrétisait les victoires, mais c’était tout un collectif derrière lui, tous les jeunes qui étaient là pour amener Benoît sur ces victoires. Ensuite, c’est vrai que ce mois de février nous a un peu laissés sur notre faim, puisque nous étions bien partis. Cela pouvait annoncer une très belle saison pour AG2R La Mondiale. On sait tous ce qui est arrivé ensuite, la santé a pris le pas sur le sportif. Mais nous étions très contents de ce début de saison, de ce mois de février. Sur l’Etoile de Bessèges, c’est vraiment le collectif qui a primé, puisqu’on n’a pas gagné d’étape. C’est le collectif qui a permis à Benoît de décrocher la victoire, avec, tous les jours, une équipe solide qui était dans le calcul, comme le font les vainqueurs de Grands Tours. Sur cinq jours, nous avons été performants pour remporter le général, de quelques secondes c’est vrai, mais l’essentiel était fait.

 

« Une dynamique positive et très collective »

 

Comment un directeur sportif gère-t-il un jeune coureur très talentueux de 24 ans comme Benoît Cosnefroy ?

Tous les coureurs sont différents à gérer, encore plus quand ce sont des leaders. Il faut aussi apprendre à se connaître, afin d’adapter son discours au caractère et aux caractéristiques de son coureur. Benoît, je l’ai vu arriver chez nous, donc automatiquement, je l’ai coaché sur différentes courses avant. Je l’ai vu évoluer, je sais quelles sont ses qualités et quels sont ses défauts. Il a fallu jouer avec cela, mais c’est un garçon qui est très demandeur, très à l’écoute des conseils et des remarques. Il les prend toujours de la bonne manière, de façon constructive, et pas comme une blessure. C’est assez facile, même s’il a son caractère, comme tous les champions. Mais il faut du caractère. Un champion lisse, ce n’est pas un champion, et c’est un peu moins intéressant.

 

En février, on a vu beaucoup de coureurs de votre équipe faire de bons résultats. La dynamique était vraiment collective…

Oui, même si on a eu Pierre Latour qui était sorti malade de Bessèges, Tony Gallopin qui s’est fracturé le scaphoïde sur le Tour de Valence, Axel Domont qui s’est blessé en Australie… Mais on était quand même sur une bonne dynamique, une dynamique positive et très collective. Par rapport aux années précédentes, c’était la nouveauté, même s’il faut toujours un collectif pour gagner. Là, ça l’était encore plus. Il y avait le sacrifice pour celui qui était le plus à même de faire un résultat, de jouer la gagne. Nous étions vraiment dans cette démarche-là, et c’est très intéressant. Je me souviens très bien d’Alexis Gougeard sur une étape de Bessèges, qui était devant et qui a dit : « Non, là dans l’échappée je ne peux pas gagner. » On a donc condamné cette échappée, alors qu’il aurait pu ne rien dire et aller faire un petit résultat. C’est ce genre de nouveauté dans l’état d’esprit qu’on avait en ce début de saison, et c’est ça qu’il faudra remettre en place, car ça peut très vite s’effilocher. Cet état d’esprit-là me fait dire qu’on était à l’aube d’une belle saison.

 

« Une vision au jour le jour »

 

Vous étiez sur Paris-Nice, comment avez-vous vécu cette course, avec l’incertitude quotidienne de la poursuite de l’épreuve ?

Le plus difficile, c’est pour les coureurs. Eux, ils sont dans leur bulle, ils doivent rester dans le sportif. Nous, bien sûr, on doit prendre en considération tous les paramètres à côté, pour être au plus fin dans notre management. Mais c’est clair que c’était une ambiance vraiment bizarre. Le mercredi, mon fils a eu son école fermée pour longtemps, donc on avait les prémices du confinement. C’était une ambiance particulière, il fallait tenir le groupe pour qu’il reste concentré. On ne peut pas empêcher les coureurs de réfléchir sur le monde qui les entoure, leur mettre des œillères. Bien au contraire, il faut les éveiller à cela, même pendant une épreuve. Mais ce qu’il faut aussi, c’est être capable de se reconcentrer très rapidement. Ça, c’est notre rôle, de les faire entrer à nouveau dans une phase de concentration. Ils ont réussi à le faire. Au niveau du général, on pouvait attendre plus de la part de Romain (Bardet), mais il est tombé dès la première étape. Le fil conducteur du général s’est donc vite arrêté. Mais par la suite, les coureurs ont été présents dans les échappées, ils sont restés concentrés. Alexis Gougeard, sur une étape qui était destinée aux sprinteurs, se fait reprendre à seulement 2 km de l’arrivée. Le lendemain, Romain Bardet, qui n’avait plus rien à aller chercher au général, est parti dans des offensives, même si on savait que les puncheurs n’allaient pas laisser passer cette étape. La moindre chance, et on en revient à l’état d’esprit du mois de février, les moindres occasions, on les a saisies. Aurélien (Paret-Peintre) aussi, lors de la dernière étape du samedi, a fait une belle échappée où il a beaucoup appris à côté de Julian Alaphilippe, avec le peloton qui jouait avec eux pour les garder à 2 minutes. Il a appris dans sa gestion des émotions, parce qu’il ne faut pas vite baisser les bras en se disant : « il n’y a que 2, 3 minutes, ça va être compliqué. » Il a beaucoup appris, et il a tenu très longtemps dans la dernière ascension. Cet état d’esprit, on l’avait, même si on avait perdu l’objectif du général. Les coureurs arrivaient à se reconcentrer. Dès qu’on entrait dans le bus, on était dans la course.

 

Arrive le confinement. Quel est alors le quotidien d’un directeur sportif pendant cette période ? Comment s’occupe-t-on des coureurs ?

Même si on était très tôt dans la saison, on a anticipé les coupures. C’est vraiment le rôle des entraîneurs, sous la houlette de Jean-Baptiste Quiclet, qui ont pris le relais. La première phase, cela a été la récupération, se préparer à ce confinement, être dans l’empathie de ce qui se passe autour de nous, bien sûr dans un premier temps, avec leurs proches. Essayer d’oublier le vélo un certain temps, pour bien s’occuper des proches, et être en connexion avec ce qui se passe dans le monde, ce qu’on était en train de vivre, quelque chose de dramatique. Il fallait en être conscient. La deuxième phase, cela a été un retour sur home trainer, avec des objectifs qui n’étaient plus à long terme, puisqu’on n’avait aucune vision sur le calendrier. C’était une vision au jour le jour, d’une semaine à l’autre. De la récupération, un retour sur home trainer pour un entretien physique. Chacun devait gérer son taux de stress. Certains coureurs ont eu besoin de faire beaucoup de home trainer parce qu’ils se sentaient inutiles, ils tournaient en rond, et cela permettait d’évacuer le stress. Eux, on les laissait en faire beaucoup. Certains en avaient moins besoin, donc on faisait des entraînements au plus juste pour maintenir une condition physique. On a eu raison de faire un maintien de condition physique puisque le calendrier ne reprendra pas avant plusieurs semaines.

 

« AG2R La Mondiale tient à respecter toutes les règles »

 

On planifie les pics de forme des coureurs en début de saison, selon leurs objectifs. Cette longue coupure a dû tout modifier…

Oui, c’est pour ça qu’il ne fallait pas tout de suite se projeter sur le long terme, car c’est se donner des objectifs beaucoup trop tôt. Ca fait venir la forme très vite, mais on a encore du temps avant de reprendre la compétition. Le travail hivernal a été fait, la saison a quand même débuté, et il faudra aller jusqu’à début novembre, donc ça va être très long. La chose qui était très différente pour les coureurs, eux qui ont l’habitude de se projeter sur des objectifs, c’était de vivre sans savoir à quoi s’attendre d’une semaine à l’autre. A la mi-mai, et depuis le déconfinement, nos coureurs sont dans une phase de travail foncier, un travail fondamental d’endurance puisque le home trainer, ce n’est pratiquement que de l’intensité. Il fallait donc ensuite travailler le foncier, et rien de mieux pour ça que ce travail individuel. En ce début juin, on va refaire de l’intensité dans la mesure du possible, selon les préconisations des ministères de la Santé et des Sports. AG2R La Mondiale tient à respecter toutes les règles, ça reste le plus important, avant le sport.

 

Concernant la suite de la saison, qui sera, quelles que soient les annonces, différente des autres années. L’automne peut être chargé…

Je le souhaite, je l’espère, et je le veux ! Sans parler de sport, on a envie de retrouver notre vie, le public, l’enthousiasme, tout ce qui fait le charme de la vie. Le sport, que ce soit sur les terrains ou sur le bord des routes, apporte tout ça. Personnellement, j’ai bien sûr envie de retrouver l’adrénaline de la course, de la compétition. Cela risque d’être chargé, intense. Et on a envie d’y être !

Simon Bardet
Crédit photo : Yves Perret - www.ypmedias.com
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