Protéger les dents, mais aussi le cou et le cerveau. En rendant le protège-dents obligatoire en vue de la saison 2027-2028, la Fédération Française de Rugby franchit une nouvelle étape dans sa politique de santé des pratiquants. Entre validations scientifiques, innovations technologiques et accompagnement des clubs sur le terrain, Olivier Capel, président du Comité médical de la FFR, fait le point sur une décision stratégique pensée pour faire évoluer les mentalités, du plus jeune âge jusqu’au plus haut niveau.
Au mois de juin dernier, la FFR a officialisé le port du protège-dents obligatoire à partir de la saison 2027-2028 dans toutes les catégories avec contact ou plaquage. Comment s’est déroulée cette prise de décision ?
Nous avons voté l’obligation du protège-dents après le travail d’un groupe d’experts composé de quatre dentistes : Vincent Blasco-Baqué, professeur en chirurgie dentaire à Toulouse et arbitre de Top 14, qui connaît très bien le rugby, Maxime Cubertafon, le dentiste qui a adapté les protège-dents connectés pour les professionnels, Philippe Poisson, dentiste au CHU de Bordeaux, spécialiste de la mécanique mandibulaire et intra-buccale, et Audrey Collignon, dentiste du sport. Avec des médecins du comité medical FFR , ce groupe a évalué l’intérêt du protège-dents pour tous, ses éventuelles contre-indications, les risques, ainsi que l’âge et le type de matériel recommandés.
Il en ressort que le protège-dents présente un intérêt majeur pour trois raisons : la protection dentaire (il évite les traumatismes, fractures et dents cassées), la protection cervicale (le fait de serrer les dents génère un gainage et une contraction de la musculature cervicale) et la réduction des commotions cérébrales (une étude démontre que ce gainage cervical réduit jusqu’à 28 % le risque de commotion, en diminuant le balancement du cerveau dans la boîte crânienne).
Bien que d’autres sports soient concernés par les commotions (ski, vélo, équitation), le rugby se montre proactif. Aucune contre-indication n’a été relevée. Concernant le matériel, les modèles avec marquage CE moulés à l’eau chaude (vendus entre 4 et 11 € en magasin de sport) sont déjà efficaces. Un protège-dents sur mesure réalisé par un orthodontiste (autour de 100 €) est idéal, mais nous ne l’imposons pas pour des raisons de coût.
L’obligation s’appliquera dès le plus jeune âge (moins de 6 ans) dès qu’il y a contact ou risque de collision, pour toutes les catégories (hommes et femmes). Il est tout à fait possible de le mouler par-dessus un appareil dentaire d’adolescent, ce qui permet d’ailleurs de protéger le dispositif.
Le bureau stratégique de la Fédération a validé cette mesure, qui se déploiera en deux temps : une incitation forte sur le terrain (sensibilisation par les arbitres et éducateurs, à l’entraînement comme en match) lors de la saison 2026-2027, puis une obligation stricte pour entrer sur le terrain dès la saison 2027-2028.
L’objectif de la Fédération à long terme est-il aussi de recueillir des données, comme cela se fait au niveau professionnel ?
Tout à fait. Il faut toutefois distinguer le protège-dents simple (utilisé par tous) de la version connectée (utilisée par les professionnels), qui intègre une puce enregistrant les accélérations de la tête. L’obligation chez les pros et en équipe nationale féminine ou à VII montre l’exemple pour encourager l’ensemble des pratiquants.
Nous allons évaluer l’impact de cette obligation sur le nombre de commotions et de traumatismes dentaires. Même si la part de joueurs portant déjà un protège-dents rendra le gain réel inférieur aux 28 % de l’etude cite ci-dessus, mesurer une baisse effective des commotions cerebrales restera très positif. Concernant les traumatismes cervicaux graves, ils ont déjà fortement diminué ces dernières années grâce aux évolutions techniques en mêlée.
Concernant la version connectée du protège-dents, la technologie évolue-t-elle chaque année pour mesurer davantage de paramètres ?
Le protège-dents connecté mesure deux types de d’acceleration : linéaire et rotationelle. Si un impact dépasse les seuils définis, le joueur est évalué. La saison dernière, ce dispositif médical (via le signal sur la tablette du medecin de match independant émis) a permis de diagnostiquer neuf commotions qui n’avaient été détectées ni par la vidéo, ni par des plaintes ou comportements visibles du joueur.
Les travaux en cours visent à affiner ces deux seuils de vitesse. De plus, à l’image de ce qui se fait dans les sports américains comme le football américain ou le hockey, la tendance actuelle s’oriente vers la mesure de la charge subie avec le cumul des accelerations.
Les joueurs sont-ils aujourd’hui conscients des bienfaits du protège-dents, ou faut-il encore mener un travail de sensibilisation auprès d’eux ?
Chez les professionnels, le port du protège-dents connecté est rendu obligatoire. Il faut présenter des arguments médicaux ou techniques valables pour en être exempté, ce qui reste assez rare. La situation est toutefois disparate : certains clubs ne comptent aucune exemption, tandis que d’autres en regroupent une dizaine dans leur effectif. Il existe donc parfois une certaine tolérance, ce qui montre qu’il y a encore des messages à faire passer.
Nous nous appuyons néanmoins sur cette obligation chez les pros pour encourager l’adhésion des amateurs. Dans l’équipe de France des moins de 20 ans comme dans l’équipe de France féminine, l’ensemble des joueurs et joueuses le porte. Ces exemptions concernent surtout des joueurs habitués à évoluer sans protège-dents et dont il faut faire évoluer la culture pour que cet équipement devienne un réflexe systématique. Chez les amateurs, nous ne disposons pas encore de proportions précises, mais il faudra convaincre l’ensemble des pratiquants. Même si l’acceptation semble plutôt bonne aujourd’hui, cela nécessitera un accompagnement.
Cette décision s’inscrit-elle dans une dynamique globale de prévention, aux côtés du carton bleu ou de l’abaissement de la ligne de plaquage ?
Tout à fait, cela relève d’une même stratégie. Le comité médical travaille en étroite collaboration avec la Direction technique nationale (DTN) sur la sécurité des pratiquants, et la fédération internationale suit la même trajectoire. Cela a été le cas pour la ligne de plaquage lors du Championnat du monde des moins de 20 ans. Le dispositif du carton bleu, quant à lui, fonctionne très bien dans notre fédération en protégeant les joueurs grâce au blocage temporaire de leur licence. Nous nous inscrivons pleinement dans cette logique de renforcement de la sécurité dans un sport de contact.
D’autres équipements de protection individuelle font-ils l’objet d’études actuellement ?
À ce jour, il n’existe pas de casque dont l’efficacité contre le risque de commotion cerebrale soit prouvée. Les casques actuels protègent principalement contre les plaies du cuir chevelu, les ouvertures à l’arcade ou les traumatismes aux oreilles (comme les oreilles en chou-fleur), au même titre qu’un bandeau.
Des entreprises spécialisées dans d’autres domaines, comme le ski, nous ont contactés avec la volonté d’améliorer ces équipements. La difficulté réside dans le fait qu’un casque de rugby doit obligatoirement rester souple et ne peut pas comporter de structures rigides. Leurs services de recherche et développement doivent donc concevoir une solution ingénieuse capable d’absorber l’énergie et de réduire l’onde de choc de la commotion. Nous attendons des preuves concrètes, d’abord en laboratoire biomécanique, puis sur le terrain pour vérifier une réelle diminution des commotions. Pour l’instant, cet équipement n’a pas apporté de preuve scientifique sur ce point précis.
Comment allez-vous organiser la sensibilisation sur le terrain et auprès des clubs cette année ?
L’objectif principal est de diffuser largement l’information. Nous avons produit une courte vidéo explicative, disponible sur YouTube, qui détaille le processus de mise en place et l’intérêt du dispositif. Comme nous l’avions fait pour le carton bleu et la prévention des commotions, nous souhaitons offrir un outil accessible aux éducateurs, aux médecins de club et aux médecins de ligue régionale.
Cette année, le visionnage de cette vidéo a été intégré de manière obligatoire au parcours de prise ou de renouvellement de licence en ligne sur le site Oval-e pour les éducateurs : impossible de finaliser la démarche sans l’avoir regardée jusqu’au bout. Pour les autres licenciés, la vidéo est accessible via un lien hypertexte afin de sensibiliser sans effrayer les familles des plus jeunes pratiquants.
Enfin, nous nous rapprochons des societes savantes en chirurgie dentaire pour nous accompagner dans la création de supports imprimés (affiches, flyers) pour relayer les bons messages, en complément des actions menées par nos médecins de ligue sur le terrain.
























