Dans cette seconde partie d’entretien, Marie-Amélie Le Fur explique comment la visibilité des sportifs paralympiques peut faire évoluer le regard sur le handicap, à condition de dépasser les seules figures exceptionnelles. Elle insiste sur le rôle des clubs, des territoires et des environnements adaptés pour transformer durablement la société, notamment dans le sport comme dans le monde du travail, en rendant l’inclusion concrète au quotidien.
La visibilité des athlètes paralympiques peut-elle contribuer à transformer le regard porté sur le handicap dans l’entreprise, à l’école ou dans l’espace public ?
Oui, parce que le sport de haut niveau permet de montrer concrètement les capacités des personnes en situation de handicap. Lorsqu’une personne découvre un athlète paralympique, qu’elle voit ses performances et son parcours, elle comprend que le champ des possibles est beaucoup plus large qu’elle ne l’imaginait.
Ce qui est important, c’est de rappeler que derrière la performance, il y a un accès au sport, de l’entraînement, de la préparation et un développement de compétences. Cela permet à chacun de se dire : « Pourquoi pas moi ? ».
Le sport de haut niveau est aussi une manière différente de parler du handicap. Il montre que dès lors qu’on crée un environnement adapté aux besoins de la personne, elle peut réaliser de grandes performances. Cette logique est totalement transposable dans l’entreprise.
Si l’on veut changer durablement la société, cela ne repose pas uniquement sur les personnes en situation de handicap. Cela concerne chacun d’entre nous : les citoyens, les managers, les éducateurs sportifs, les décideurs. Nous devons tous contribuer à créer des environnements capacitants, qu’il s’agisse du bâti, de la mobilité ou des relations humaines.
Le risque n’est-il pas parfois de ne mettre en avant que des parcours exceptionnels, au point de s’éloigner du quotidien vécu par la majorité des personnes en situation de handicap ?
C’est une vraie question. Il faut éviter de tomber uniquement dans la représentation du « super-héros ». Un athlète paralympique est une personne qui pratique du sport de haut niveau : c’est extraordinaire par sa performance, mais il ne faut pas réduire son identité à son handicap.
Il faut parler de sport, de pratique quotidienne, de territoires. Le parasport ne se résume pas aux Jeux paralympiques, même s’ils jouent un rôle essentiel pour la visibilité. Il faut aussi valoriser ce qui existe toute l’année : les clubs, les championnats, les associations. Je sors par exemple d’un championnat de France de sport adapté en tennis. Ces événements sont essentiels car ils montrent la réalité du parasport au plus près des territoires.
L’enjeu est de continuer à progresser pour que notre société devienne réellement inclusive, pas uniquement lors des grands rendez-vous internationaux. Dans le sport, cela se traduirait par la densification des clubs des territoires en capacité d’accueillir le public en situation de handicap, sans créer de structure ad-hoc.
Quels signes concrets montrent aujourd’hui que la France progresse en matière d’inclusion ?
On observe des évolutions très concrètes. Médiatiquement, le sujet est davantage présent. Les budgets consacrés à l’accessibilité et à l’inclusion dans le sport évoluent également. La manière dont on accompagne les personnes en situation de handicap a changé. Avant, la réponse était souvent centrée uniquement sur le soin. Aujourd’hui, on prend davantage en compte le projet de vie global : le logement, la mobilité, le sport, la citoyenneté. Tout n’est évidemment pas parfait.
Certains publics restent encore éloignés d’une vie en milieu ordinaire alors qu’avec des adaptations adaptées, cela serait possible. Mais il existe une vraie dynamique depuis dix ou quinze ans. Il faut maintenant poursuivre ces progrès à tous les niveaux : national, territorial, mais aussi dans les comportements quotidiens. Un point noir reste aujourd’hui l’hétérogénéité du vécu selon votre handicap ou votre territoire.
Dans dix ans, quelle évolution aimeriez-vous voir accomplie dans le regard porté sur le handicap ?
J’aimerais que davantage de clubs sportifs ordinaires deviennent accessibles aux personnes en situation de handicap. La proximité est essentielle, notamment parce que les questions de mobilité restent le frein majeure, notamment en ruralité. Et surtout, le club ordinaire est un lieu de mixité. C’est là que la rencontre avec l’autre peut réellement changer les regards. C’est aussi comme cela que nous continuerons à construire une société plus inclusive : en partageant les mêmes espaces, les mêmes pratiques et les mêmes émotions.
Quelle est votre plus grande fierté, comme athlète puis comme présidente du Comité paralympique et sportif français ?
Comme athlète, les Jeux paralympiques de Londres restent un souvenir immense. Un premier titre, la présence de mes proches, ces moments d’émotion très forts : ce sont des instants qui changent une vie. Comme présidente, ma plus grande fierté est de voir l’émancipation du mouvement paralympique. Le nombre de fédérations engagées a fortement progressé, preuve que le sport français gagne en maturité sur ces sujets. Ce n’est pas uniquement le résultat du travail du Comité paralympique et Sportif Français, mais nous avons contribué à cette évolution. Et je pense que nous pouvons être fiers du chemin parcouru, même si le défi reste encore immense.




























