Yves Bouget : « Une vraie incurie de notre Fédération nationale »

Malgré les belles performances de l’équipe de France, le volley français peine à briller au niveau des clubs, sur la scène européenne. Le président du Tours Volley-Ball, Yves Bouget, ne mâche pas ses mots pour expliquer les difficultés actuelles.

 

Les difficultés actuelles des clubs français en Europe sont-elles dues uniquement à un problème d’argent ?
Ce n’est pas qu’une explication financière. Au final, c’est toujours de l’argent, mais en fait, ce qui génère ces problèmes financiers, ce n’est pas forcément de l’argent. Ça peut paraître paradoxal, mais on a déjà une vraie incurie de notre Fédération nationale, qui n’a aucune représentativité à la CEV. On a même un président qui ne parle pas anglais et que ne comprend rien quand on lui parle anglais. Donc, évidemment, quand les règlements changent, quand il faut choisir un nouveau règlement et combien d’équipes vont être qualifiées par exemple, bien évidemment la France ne pèse pas, parce que dans un débat il faut déjà comprendre ce qu’il se dit, il faut être présent, ce qui n’est pas toujours le cas, et il faut être capable d’intervenir avec une logique.

 

Est-ce la raison pour laquelle la France n’a plus qu’un club qualifié directement en Ligue des champions ?
Je suis l’ancien président de la Fédération (2013-2015). A l’époque, je ne ratais pas une réunion et j’intervenais fortement. Mais je n’ai pas envie de parler de moi, j’ai envie de parler de la Fédération telle qu’elle est aujourd’hui. Et des conséquences de l’incurie. On est, peu ou prou, parmi les quatre meilleurs championnats en Europe. Expliquez-moi pourquoi nous n’avons qu’une équipe qualifiée directement, c’est ridicule. La Pologne a 3 équipes, comme l’Italie et la Russie. On est le quatrième championnat européen et on n’a qu’une seule équipe ? On a gagné pourtant la Coupe de la CEV il y a trois ans, Chaumont est allé en quarts de finale l’an dernier et nous avons fait un beau parcours. On paye l’incurie de la Fédération et cette incapacité à se mobiliser, et à comprendre les enjeux, qui sont en dehors du petit microcosme du volley franco-français, et que finalement les décisions se prennent à la CEV ou à la FIVB. Notre président n’est absolument pas représentatif, il ne pèse pas dans les débats.

 

« Pour avoir de l’argent, il faut avoir quelque chose à vendre »

 

Selon vous, y a-t-il d’autres raisons pour expliquer les difficultés françaises dans les coupes européennes ?
Le deuxième point, c’est que pour avoir de l’argent, il faut avoir quelque chose à vendre. Quand vous êtes qualifié en Ligue des champions, pour vendre, il faut des choses à vendre. Or, aujourd’hui, les règlements de la CEV font obligation à la Fédération nationale de retransmettre des matches de Ligue des champions. Aujourd’hui, la Fédération refuse de le financer, et donc de le faire. Donc vous, quand vous trouvez un partenaire pour la Ligue des champions, vous lui vendez quoi en termes de représentativité ? « On est désolé, on ne sait pas, on ne peut pas vous dire si ce sera télévisé ? » L’an dernier, par chance extraordinaire, la CEV a décidé de prendre en charge cette représentation télévisuelle, mais au moment où ça se fait, c’est trop tard. Parce qu’un partenaire, vous allez l’avertir trois, quatre mois avant. Cela vous prive de ce potentiel économique relativement important.

 

Les institutions ont-elles proposé des solutions ?
Il y a un troisième point sur lequel il y a carence des institutions. Quand j’étais président, un projet avait été lancé de réappropriation du volley français, c’est-à-dire qu’aujourd’hui, globalement, si je prends mon équipe, on a très peu de Français. J’avais pris la décision de faire un accordéon et de monter en puissance : la première année, j’obligeais les clubs à avoir un Français dans l’équipe, la deuxième année 2 Français, la troisième année 3 Français. L’objectif était d’arriver à faire comme dans les grands championnats (Russie, Italie, Pologne). Pourquoi ça a une conséquence économique ? C’est très simple. Aujourd’hui, seuls les très, très bons joueurs percent, les autres n’ont aucun espoir et lâchent donc très vite le volley. On n’a donc aucune base. Tout le monde ne peut pas être Ngapeth, mais beaucoup peuvent être de très bons joueurs européens. Mais, comme ils n’ont pas de place sur le terrain, ils ne peuvent pas continuer leur carrière. La conséquence économique, c’est que les très bons joueurs français vont à l’étranger, et comme on n’a pas de joueurs français, on est obligé d’aller chercher des joueurs étrangers qu’on paye plus chers qu’un joueur français de bon niveau. Le fait de ne pas avoir continué la politique mise en place, qui était du bon sens, a des conséquences économiques désastreuses, et en plus cela détruit notre volley. En Italie ou en Pologne, il y a tellement de bons joueurs. Quand ils commencent le volley, ils se disent qu’ils vont pouvoir continuer et en faire leur métier. C’est un double phénomène, vous appauvrissez votre volley tant sur l’aspect sportif que sur l’aspect financier. Ce sont les points les plus importants.

 

« Nous sommes les cocus de l’histoire »

 

Beaucoup de présidents, dans les sports collectifs, accusent aussi les charges sociales, jugées trop importantes…
C’est un point qui est fondamental, si on raisonne juste à court terme. Les trois pays devant la France sont des pays avantagés concernant les charges. En Russie, il n’y a rien de juridiquement légal, mais globalement, il y a 0 charge. Il n’y a même pas d’impôt pour un joueur qui vient de l’étranger. En Pologne, je le sais car j’ai eu une filiale de mon groupe pendant 15 ans en Pologne, les charges sociales sont de 13%. En Italie, le volley professionnel est sous l’égide du CONI (Comité olympique national italien) et donc est exonéré de charges. Prenons un exemple, tout à fait au hasard, d’un joueur que j’aurais eu l’année dernière (Barthélémy Chineyeze, parti en Italie), que j’aurais payé 100 nets. Il me coûtait 220 bruts. Je suis un gentil club italien, je viens voir ce gentil garçon, et je lui dis : « Toi tu vas venir chez moi, je vais te donner 220 ». Je me mets à la place du gentil garçon, le méchant club de Tours lui donne 100, le gentil club italien lui donne 220. La réalité pour le club italien, c’est que les 220 lui coûtent 220. Le joueur ne lui coûte pas plus qu’à moi, simplement, il peut lui donner plus du double du salaire qu’il avait chez moi. Ça va très loin, si on raisonne comme ça sur le budget de Tours, on sait que les joueurs coûtent environ 80% du budget. J’ai un budget de 2,5 millions, donc 80% c’est 2 millions. Mon concurrent italien, s’il disposait d’un budget de 2 millions, en France pour rivaliser il me faudrait un budget de 4,4 millions. Que voulez-vous faire ?

 

C’est pour cela que les meilleurs Français partent…
Aujourd’hui, on ne peut pas avoir des joueurs de premiers rangs. Pour les meilleurs joueurs français, ils ne vont pas rester, les carrières sont courtes, ils vont privilégier l’argent, ce qui est tout à fait légitime car c’est leur métier. Maintenant, j’interpelle quand même les pouvoirs publics, comme tous les sports collectifs français, qui n’ont pas de modèle économique TV. Parce que ceux qui en ont un compensent avec les revenus TV. Le football, le rugby, le basket, ils payent des charges, mais 70% des rentrées d’argent viennent des droits télévisuels. Ils arrivent à compenser. Nous, on n’a pas de droits TV, donc nous sommes les cocus de l’histoire. L’Etat, face à ça, au lieu de donner une exonération partielle ou totale pour qu’on soit compétitifs dans l’univers sportif, il nous traite comme les autres. On va me dire qu’il y a la loi Braillard. La loi Braillard, les décrets d’application sont sortis il y a un an avec obligation d’accord collectif qui n’existe pas évidemment dans tous les sports, où on récupérait l’ancien droit d’image de 30%. Finalement, ils l’ont ramené à 20%. Et ils posent un nombre de conditions qui rend totalement irréalisable cet accord. On ne va pas pouvoir en bénéficier. N’ayant pas – car nos instances n’ont pas été capables de développer une véritable stratégie autour du volley – de droits TV, nous sommes les cocus de l’histoire. On n’a ni droits TV, ni exonération de charges sociales, donc dans un univers concurrentiel, on n’existe pas.

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Propos recueillis par Simon Bardet
Crédit photo : Icon Sport
2 COMMENTS
  • FASSLER Jean jacques 14 octobre 2019

    Ce Monsieur, sait de quoi il parle. Il est le président du meilleur club de volley français. Il est rejoint dans son raisonnement par les clubs les plus performants de ce sport. Il y a une fronde de certains dirigeants, mais cela ne suffit pas : il faudrait une révolution.

  • Peter Parker 14 octobre 2019

    On sort de l’Euro, les gens on découvert ce sport, on pris du plaisir. Je ne vois pas l’intérêt de venir taper sur le volley à ce moment là. Si ce Monsieur était si bon, il serait encore president de la Fédération….

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