En 2026, la Pierra Menta fête ses 40 ans. Plus qu’une simple compétition, cette épreuve mythique d’Arêches-Beaufort est devenue le « Tour de France » du ski alpinisme. Entre anecdotes historiques, transition vers l’olympisme et ferveur populaire, plongée au cœur d’une épopée familiale et sportive qui n’a rien perdu de son ADN sauvage.
Depuis 1986, un nom fait frissonner les spatules des skieurs-alpinistes du monde entier : la Pierra Menta. Alors que l’épreuve s’apprête à souffler ses 40 bougies, elle s’impose plus que jamais comme le pilier du « gotha » mondial, aux côtés de la Patrouille des Glaciers et de la Mezzalama.
Une saga familiale nommée Blanc
Derrière le succès de cette « Pierra », on trouve un moteur increvable : la famille Blanc. Laurence, Guy, et désormais Sébastien, portent l’événement à bout de bras. Pour eux, organiser ce rendez-vous n’est pas une simple ligne sur un CV, c’est une mission. Celle de faire rayonner leur village, Arêches-Beaufort, tout en préservant l’esprit d’une discipline qui mélange endurance extrême et technique alpine.
« On est plutôt dans les sports « fun » au début : ski acro, monoski, snowboard et tenues fluos… », s’amuse Laurence Blanc en se remémorant les débuts en 1986. À l’époque, l’idée de faire courir des athlètes avec des peaux de phoque et des pipettes d’eau n’était pas forcément une évidence marketing. « Étonnamment, ça n’a pas été si compliqué de convaincre, parce qu’à la station on était entourés de gens qui avaient envie d’inventer des choses. On osait davantage, il y avait moins de limites liées à la sécurité ou aux normes administratives. »
Dès le départ, les organisateurs testent les limites : 4 000, 7 000, puis finalement la barre mythique des 10 000 mètres de dénivelé positif répartis sur quatre jours. Le format est né, le mythe aussi.
De la course locale au sommet du monde
Comment une petite épreuve de village est-elle devenue la référence mondiale ? Le secret tient en deux mots : authenticité et accueil. La bascule s’opère avec l’arrivée des coureurs étrangers. Laurence Blanc se souvient notamment de l’impact de la famille Boscacci ou de l’anecdote savoureuse des frères Filipski, venus de l’Est. « Des Tchécoslovaques accompagnés d’un officiel politique pour être sûr qu’ils ne passent pas à l’Ouest. Ils nous avaient confié que la prime équivalait à leur salaire annuel, alors qu’ils étaient médecins. »
Aujourd’hui, la Pierra Menta est une machine médiatique bien huilée, avec des images captées par drones diffusées jusque dans les avions long-courriers. Pourtant, elle reste l’une des rares courses à proposer la pension complète sur quatre jours, forçant les champions et les amateurs à partager les mêmes tablées et les mêmes récits de course.
Le Grand Mont, le « virage des Hollandais » du ski-alpinisme
Le samedi de la course, le Grand Mont se transforme en stade de football d’altitude. Des milliers de spectateurs montent à pied ou en peaux pour encourager les coureurs dans une ambiance de kermesse alpine. C’est ici que se forge la légende, entre les cloches de vaches et les cris de supporters enivrés par l’altitude.
L’ombre des Jeux Olympiques et le débat du « Ski de stade »
L’année 2026 marque un tournant historique : le ski alpinisme fait son entrée aux Jeux Olympiques. Mais cette reconnaissance internationale s’accompagne d’une controverse qui agite les sommets. Le format retenu par le CIO, le sprint, est une course d’obstacles de moins de 3 minutes en circuit fermé. On est loin, très loin, des chevauchées fantastiques sur les arêtes du Beaufortain.
Pour les puristes, le contraste est brutal. William Bon Mardion, vainqueur de la Pierra Menta 2025 et figure emblématique de la discipline, ne mâche pas ses mots. « Je fais du ski alpinisme, pas du « ski de stade ». Devenir sprinteur à plein temps, c’était renoncer aux courses de pleine montagne et à tout ce qui va avec : un sport d’endurance, de la technique hors piste, que ce soit en montée comme en descente… »
Même son de cloche chez Lorna Bonnel, également lauréate en 2025. « Le choix du sprint a été fait car soi-disant plus télévisuel. En toute objectivité, les gens sont plus impressionnés par de belles arêtes en montagne et des descentes hors-piste. Le sprint est un condensé, mais il manque le terrain montagne, la nature, la technique d’alpinisme. »
L’ADN de la montagne reste à Arêches
Si l’Olympisme cherche le spectacle rapide, la Pierra Menta, elle, cultive le temps long. Pour François D’Haene, icône de l’ultra-trail et habitué des cimes beaufortaines, la discipline ne doit pas oublier ses racines. « Quand je termine la Pierra Menta, j’ai passé plus de 10 heures en montagne, fait plus de 10 000 m de dénivelé, sur des parcours qui ont du sens. Il ne s’agit pas d’opposer les pratiques, simplement de rappeler que ce que vous verrez à la télé n’est qu’une petite partie de la discipline. Ses racines et son ADN sont dans le Beaufortain. »
Pour assurer la relève face à cette mutation sportive, l’organisation a misé sur la jeunesse. En créant des épreuves dédiées et en facilitant l’accès au Grand Mont, elle a permis à des talents comme Kilian Jornet ou Axelle Gachet-Mollaret de se forger un mental d’acier avant de dominer la scène internationale.
40 ans et toujours plus haut
Alors que la 40ème édition se profile, la Pierra Menta ne semble pas prendre une ride. Elle reste ce phare qui guide les passionnés vers une certaine idée de la montagne : sauvage, exigeante, mais terriblement humaine. Que l’on soit un cador en quête de titre mondial ou un amateur luttant contre la barrière horaire, franchir la ligne d’arrivée à Arêches reste, quarante ans plus tard, le plus beau des trophées.





























