En vingt jours, sans moteur et en alternant ski et vélo, Mathéo Jacquemoud a relié Vienne à Nice à travers les Alpes. 2 200 kilomètres, 86 000 mètres de dénivelé positif et une approche assumée : avancer au rythme de la montagne, loin de toute logique de performance pure.
Le 26 mars dernier, en début de soirée, Mathéo Jacquemoud atteint la plage de Nice. Derrière lui, une traversée hors norme : près de 2 200 kilomètres parcourus, 86 000 mètres de dénivelé positif, 9 massifs alpins et quatre pays traversés. Mais au-delà des chiffres, c’est une autre lecture qui s’impose : celle d’un projet pensé comme une immersion, plus que comme un défi chronométré. « Je n’ai pas vraiment pris conscience encore qu’on ait traversé les Alpes« , confie-t-il quelques jours après son arrivée. Une forme de décalage logique après vingt jours passés à évoluer en altitude, dans un rythme coupé des repères habituels.
« Les sommets emblématiques, c’était du bonus »
Dès le départ de Vienne, le 7 mars, l’objectif est clair : relier Nice sans moteur, en ski et à vélo, en traçant une ligne cohérente à travers les massifs alpins. Mais sans pression de temps. « Il n’y avait pas d’objectif de chrono. Le but était d’aller à mon tempo« , explique Mathéo Jacquemoud. Une approche qui tranche avec les logiques classiques de performance, souvent dominées par la vitesse ou le record. Dans les faits, ce sont les conditions qui imposent la cadence. Météo, enneigement, risques d’avalanches : chaque journée est ajustée en fonction du terrain. « Les conditions de la montagne dictaient le rythme« , résume-t-il.
Cette capacité d’adaptation devient centrale, notamment lors des passages en Suisse, dans le Tessin, où les chutes de neige massives compliquent la progression. Traverser les Alpes implique aussi de faire des compromis. Tous les sommets ne peuvent pas être gravis, malgré l’envie. « Les sommets emblématiques, c’était du bonus. Si l’opportunité se présentait, on les faisait. Sinon, on avançait. » Une logique assumée, même si certains choix restent marquants, notamment autour du Mont-Blanc, qu’il souhaitait absolument intégrer. Mais l’essentiel est ailleurs : rester fidèle à la ligne initiale. « Le plus difficile, c’était de rester dans le projet. Quand tu arrives dans certains endroits, tu as envie d’aller partout.«
Ski, vélo et mental : une gestion fine de l’effort
L’une des spécificités du projet repose sur l’alternance entre ski et vélo. Un choix stratégique dès les premiers jours, notamment en Autriche, où l’enneigement est limité en basse altitude. « Au début, j’ai fait pas mal de vélo pour avancer rapidement. Puis plus j’avançais, plus j’avais envie de skier. » Progressivement, le ski prend le dessus, notamment sur la portion Chamonix.
– Nice, quasiment intégralement réalisée sur les skis. Un point important pour Mathéo Jacquemoud, qui y voit une trace reproductible : « Ça peut donner des idées pour une traversée des Alpes françaises à ski, c’est magnifique. » Le vélo devient alors un outil de transition, presque de récupération. Mais derrière cette gestion physique maîtrisée, la difficulté se déplace ailleurs. Si certaines journées dépassent les 7 000 mètres de dénivelé, ce ne sont pas toujours les plus éprouvantes.
« Les grosses journées, où tout est tracé, ce n’est pas le plus dur. Les petites journées de transition, dans le mauvais temps ou celles à faire la trace pendant 10 heures, c’est plus compliqué. » Fatigue nerveuse, visibilité réduite, nécessité de prendre des décisions constantes : l’enjeu devient mental. Mais il fait aussi partie intégrante de l’expérience. « Si tout est facile, on passe à côté de certaines choses. Là, il faut trouver des solutions, prendre les bonnes décisions. C’est aussi cela qui fait qu’on aime y aller, pour que ça nous enrichisse.«
Entre athlète et guide, un équilibre clé
Pour tenir sur la durée, Mathéo Jacquemoud s’appuie sur une double identité : celle d’athlète de haut niveau et celle de guide de haute montagne. « Des fois je prenais des décisions d’athlète, des fois des décisions de guide. » Une alternance essentielle pour gérer l’effort tout en restant lucide face aux dangers. À cela s’ajoute un élément déterminant : l’équipe. Présente sur toute la traversée, elle gère la logistique, l’itinéraire, la météo. « J’avais juste à dérouler ce que je savais faire, sans réfléchir au reste. » Une confiance totale, notamment envers Quentin, son meilleur ami et véritable relais stratégique sur le terrain.
Car si le projet est initié en solo, il prend rapidement une dimension collective. Amis, athlètes et proches se relaient pour partager certaines sections, apportant une autre densité à l’aventure. « J’avais envie de partager certains moments, pour rendre le projet plus humain et moins égoïste. » Même dans les phases de solitude, ce collectif continue d’exister en arrière-plan. Et c’est là que se situe sa plus grande fierté : « Que tout le monde ressorte grandi de cette aventure.«
« Ce qui était le plus plaisant, c’est la notion de temps qui n’existait plus »
Au final, plus qu’une performance, cette traversée est une parenthèse. « Il y a eu tous les jours des pépites, tous les jours des belles surprises. Mais, ce qui était le plus plaisant, c’est la notion de temps qui n’existait plus. Je ne regardais jamais combien de temps je mettais. Et puis, j’ai vraiment profité de chaque journée. Il n’y a pas une fois où je suis arrivé le soir en me disant que je suis vraiment lessivé. J’ai réussi à bien gérer mon effort.«
Une déconnexion rare, presque impossible à reproduire dans le quotidien. Arrivé sur la Promenade des Anglais, le projet se termine, mais la dynamique reste intacte. « Et j’ai déjà une seule envie : embrasser mes proches et repartir. » Comme si, au fond, cette ligne tracée à travers les Alpes n’était qu’un point de départ.
Les étapes du parcours :
Raid 1 : Vienne – Grossglockner (AUT) du 7 au 11 mars
Raid 2 : Dolomites – Bernina (ITA) du 11 mars au 14 mars
Raid 3 : St Moritz – Saas-Fee (SUI) du 15 mars au 18 mars
Raid 4 : Zermatt – Grand-Paradis (SUI-ITA) du 19 mars au 21 mars
Raid 5 : Grand Paradis – Briançon par les Ecrins (ITA/FRA) du 22 au 24 mars
Raid 6 : Queyras – Nice du 25 au 26 mars



























