Alors que le bénévolat traditionnel mute vers des formes d’engagement plus flexibles et ponctuelles, la Fédération Française de Rugby (FFR) s’adapte pour soutenir ses clubs amateurs. Virginie Deprince, secrétaire générale adjointe de la FFR et responsable de la commission bénévolat, dresse à l’aube de cette saison 2026-2027 un bilan lucide et ambitieux.
Quels en sont les grands piliers stratégiques actuels pour donner envie aux gens de s’investir dans nos clubs ?
La stratégie fédérale vise à faire du club de rugby un acteur éducatif, citoyen et social de son territoire et elle repose sur cinq piliers : l’éducation, l’inclusion, la citoyenneté, la santé et la transition écologique. L’objectif est donc de montrer que s’engager dans un club, c’est contribuer à un projet qui dépasse le seul cadre sportif. Cela ouvre les portes à des personnes qui n’auraient peut-être pas franchi les portes du stade.
Chacun peut trouver une place, avoir un impact réel et voir rapidement les effets de son implication selon le projet mené. Nos bénévoles participent à transmettre des valeurs, à créer du lien social et à accompagner les jeunes. Leur engagement a du sens au-delà du sportif et c’est aussi ce qu’ils recherchent : la notion d’utilité est très importante pour les personnes qui s’engagent.
Pour la FFR, la reconnaissance des bénévoles est essentielle. C’est la raison pour laquelle nous les mettons chaque année à l’honneur à travers plusieurs opérations : la remise des médailles fédérales, « Rugby Passion » et la Journée internationale du bénévolat et des volontaires. Ils bénéficient également désormais d’une mise en lumière à travers nos espaces numériques, destinée à valoriser leur engagement.
Quel bilan tirez-vous de l’état du bénévolat au sein du rugby français à l’aube de cette saison 2026-2027 ? Constatez-vous une baisse des effectifs ou plutôt une mutation de l’engagement ?
Nous n’avons pas de chiffre précis à présenter cette année, puisque nous avons créé l’Observatoire du rugby récemment et une nouvelle qualité de licence « Volontaire » qui affiche + 124,9 % de licenciés par rapport à la saison dernière. Mais ces chiffres sont à relativiser puisque c’est la deuxième année d’existence de cette qualité. Il conviendra donc de voir sur la durée.
Mais nos clubs résistent et s’adaptent aux nouvelles formes de bénévolat qui se développent. Ainsi, on constate que les nouveaux bénévoles vont désormais privilégier des missions ponctuelles, sur des projets ou des missions précises liées à des événements, plutôt qu’un investissement régulier sur l’année. C’est un fait et je le constate dans mon club. Le bénévolat mute, c’est une certitude, mais cela permet et oblige aussi à se structurer différemment. Un club solide n’est pas un club dans lequel une personne sait tout faire, c’est un club dans lequel une personne n’est pas obligée de tout faire.
Cette nouvelle forme d’engagement ponctuel ou sur des missions permet de déléguer, de mieux répartir grâce à de nouveaux arrivants ou en activant les ressources déjà présentes, qui pourraient quelquefois être plus ou mieux utilisées. Donc oui, les bénévoles de longue durée se raréfient, mais je suis convaincue qu’il n’y a pas une désaffection pour le rugby. Il y a par contre une modification de l’engagement avec des personnes désireuses de s’investir, mais de manière plus flexible, en s’adaptant à leurs contraintes familiales. Il y a donc un travail à mener pour fidéliser des personnes prêtes à s’investir durablement dans des fonctions de dirigeants, d’éducateurs ou d’organisateurs.
Comment la fédération parvient-elle à équilibrer le besoin de rigueur administrative (liée aux réglementations) et la préservation de la convivialité, qui est l’ADN du rugby amateur ?
L’administratif est un outil nécessaire au service des clubs et non une contrainte qui doit en altérer l’esprit ou la convivialité. Certes, les clubs doivent répondre à des exigences réglementaires, mais nous n’oublions pas que la colonne vertébrale de nos clubs est constituée de bénévoles qui ont une vie familiale et/ou professionnelle. Nous avons donc pour mission et objectif de leur faciliter la vie et de les accompagner au mieux dans chacune de leurs démarches administratives.
Ainsi, grâce à la révolution numérique, nous leur apportons une aide non négligeable. Cela a commencé par la dématérialisation des licences, puis les feuilles de match dématérialisées et nos outils compétitions. En juillet, Ruck, qui est l’IA de la FFR, devrait être intégré sur l’application Mon Club House. C’est un outil digital pensé pour accompagner dirigeants, bénévoles et éducateurs.
Accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, il sera en capacité de répondre en quelques secondes aux questions sur les Règlements Généraux, l’organisation de compétitions ou les feuilles de match dématérialisées. Nos juristes travaillent également à de nouveaux règlements généraux plus simples et plus accessibles pour les clubs. Tout est donc fait pour les soulager sur cette exigence administrative nécessaire.
Mais nous n’oublions pas que le rugby, ce sont les rencontres sportives, des moments de partage entre tous les acteurs du club, les supporters, les familles… et ce sont ces moments qui préservent la convivialité et qui caractérisent le rugby amateur.
On observe partout un recul du bénévolat « à vie » au profit d’un engagement plus ponctuel. Comment le plan d’actions de la FFR s’adapte-t-il à ce bénévolat ?
Je me suis avancée sur cette question dans une réponse précédente : effectivement, c’est la mutation du bénévolat. Notre rôle va donc être d’accompagner au mieux ces dirigeants ou bénévoles qui, pour certains, ne seront que de passage, en facilitant au maximum leur intégration. Chaque contribution compte, même sur un temps limité.
Côté FFR, je l’ai dit, nous développons des outils numériques. Nous avons également un projet de « Livret du bénévole / dirigeant », qui serait rédigé par des élus fédéraux qui — rappelons-le — sont eux-mêmes bénévoles de club et connaissent donc parfaitement les problématiques de terrain et ses difficultés. Je ne peux d’ailleurs pas entendre ou lire qu’un élu de la fédération est loin des problématiques des clubs.
À travers l’INEF ou l’IREF, nous proposons des formations pour faire monter en compétences nos bénévoles. Nous avons toute une boîte à outils pour leur faciliter au maximum leur intégration pour une prise de fonction rapide et efficace. La fédération valorise également les compétences acquises par les bénévoles et encourage leur reconnaissance.
Mais si la FFR est en soutien, le club a une responsabilité essentielle dans la fidélisation de ses bénévoles : il faut que chacun trouve du sens à son action, de la reconnaissance et une place dans le projet du club. Nous pouvons donner des outils, accompagner, aider, mais nous ne pouvons pas être à l’intérieur de chaque club. Et je le redis, ce changement dans la nature du bénévolat implique aussi un changement de politique et de structuration des clubs dans l’organisation du quotidien.
Les femmes et les jeunes sont deux leviers d’avenir majeurs pour renouveler les instances dirigeantes des clubs. Quelles actions ciblées avez-vous mises en place pour favoriser leur intégration et leur prise de responsabilités ?
C’est vrai, il y a un essor du bénévolat chez les jeunes et nous sommes convaincus que le Baby Rugby est un formidable levier de recrutement pour les femmes. Il permet une pratique parent-enfant en proposant aux parents de s’impliquer dans les séances. C’est là que les clubs doivent aller chercher de nouvelles forces vives. Il est souvent plus efficace de partir des personnes déjà proches du club plutôt que de chercher à recruter des personnes uniquement à l’extérieur.
L’un des viviers les plus sous-exploités dans les clubs reste souvent celui des mamans de l’école de rugby et des joueuses seniors, qui connaissent déjà le club et partagent ses valeurs. C’est généralement là que l’on trouve les futures responsables d’équipe, dirigeantes et membres du comité directeur. Il faut montrer que les femmes peuvent aussi accéder à des fonctions dirigeantes et non uniquement à des rôles de soutien.
La transmission intergénérationnelle permet quant à elle une implication des jeunes ; c’est une chance. Les jeunes n’hésitent plus à venir donner un coup de main sur les écoles de rugby notamment, et à rendre ce qui leur a été transmis. C’est une vision formidable et qui témoigne de la culture club que chacun devrait profondément développer : porter un maillot devrait être une fierté inculquée dès le plus jeune âge. À mon sens, c’est le point de départ de la fidélisation au club comme joueur, certes, mais comme futur bénévole également.
Pour l’intégration, la FFR apporte là aussi tous ses outils, dont la formation. Nous y revenons toujours. Mais l’intégration se fait avant tout dans les clubs : le développement des moyens de communication, les groupes WhatsApp notamment, font que tu es informé de tout et que tu participes immédiatement à la vie du club. On tourne un peu en rond et mes réponses d’une question à l’autre sont un peu les mêmes, mais les formations sont là pour accompagner tous nos bénévoles dans les missions qui les intéressent et qui les concernent. Nous avons un rôle de soutien et d’accompagnement auprès des clubs et des bénévoles.
Le dispositif des « Cadres Techniques Clubs » (CTC) et des conseillers de ligue est-il mobilisé pour épauler les dirigeants bénévoles sur le terrain ?
Bien sûr, les CTC constituent une véritable force au service des clubs et de leurs bénévoles, tandis que les DTL (Directeurs Techniques de Ligue) et CTL (Conseillers Techniques de Ligue) demeurent les garants de la déclinaison régionale des orientations et dispositifs mis en place au niveau national. Plus de 160 Conseillers Techniques de Clubs (CTC) sont aujourd’hui déployés sur l’ensemble du territoire afin de soutenir les clubs dans leur fonctionnement quotidien.
Si leur mission première a longtemps été identifiée comme la formation des éducateurs et des entraîneurs directement au sein de leur structure — avec tous les avantages que cela représente : formation de proximité, moins de jours d’absence, un gain de temps significatif et une réduction des coûts de déplacement —, le rôle du CTC est en réalité beaucoup plus large. Il s’articule principalement autour de trois missions : accompagner, former et détecter. Les deux premières occupent naturellement une place prépondérante dans leur activité. Les CTC accompagnent les clubs dans leur structuration.
Leur action ne se limite donc pas au soutien des éducateurs ; elle concerne également les dirigeants. En lien étroit avec le président du club et son équipe, qu’elle soit bénévole ou salariée, le CTC aide à construire et à développer le projet de club. Il constitue une ressource à part entière, mais joue aussi un rôle d’accompagnateur en allant chercher des appuis extérieurs lorsqu’il ne peut répondre directement à un besoin. Il crée des synergies, identifie des solutions et oriente les clubs vers les ressources les plus adaptées.
Le CTC accompagne également l’équipe de bénévoles du club et contribue à sa dynamisation. Il amène le club à réfléchir à sa pérennité, à son attractivité et aux moyens de développer et renouveler l’engagement bénévole. Ces missions sont essentielles et font du CTC une véritable plus-value pour les clubs.
Comment la FFR accompagne-t-elle la montée en compétences des bénévoles (formations, outils numériques dédiés) ?
Les bénévoles sont le cœur battant du rugby français. Sans eux, il n’y aurait ni clubs, ni compétitions, ni vie associative. C’est pourquoi la Fédération Française de Rugby a engagé, depuis plusieurs années, une politique ambitieuse de professionnalisation et d’accompagnement de l’engagement bénévole au travers du plan de formation « vie associative ».
Cette politique repose d’abord sur la structuration de la formation avec l’Institut National de l’Emploi et de la Formation (INEF) et les Instituts Régionaux de l’Emploi et de la Formation (IREF) dans chaque Ligue régionale, qui permettent de proposer des parcours adaptés aux besoins des dirigeants, éducateurs, arbitres et bénévoles de clubs. L’objectif est de rendre la formation accessible à tous, partout sur le territoire, grâce à une offre combinant présentiel, distanciel et outils numériques que nous développons ces dernières années.
Notamment, nous avons développé deux parcours hybrides de formation : « Les essentiels du dirigeant » et « Les dirigeantes de demain », en déclinaison du programme des 300 femmes dirigeantes du CNOSF. Parallèlement, la FFR investit fortement dans la simplification des tâches administratives et l’accompagnement numérique, nous l’avons déjà évoqué.
Nous avons parlé de la FDM et de Ruck, mais sera prochainement lancé également Mon Coach Assistant (MCA) qui constituera le premier déploiement de notre Centre de ressources (MCR) et qui permettra aux bénévoles de gagner du temps, de sécuriser leurs procédures et de se concentrer davantage sur l’accompagnement des licenciés et le développement de leur club.
Au-delà de la transmission de connaissances techniques, ces formations développent également des compétences de gestion de projet, d’animation d’équipe, de communication, de gestion administrative, de gestion financière et de conduite du changement. En somme, la FFR accompagne les bénévoles pour qu’ils puissent exercer leurs responsabilités avec davantage de sérénité, d’efficacité et de plaisir.
Où en est la FFR sur la valorisation des acquis de l’expérience (VAE) pour les bénévoles ?
La reconnaissance des compétences acquises dans le cadre du bénévolat est aujourd’hui un enjeu majeur. La Validation des Acquis de l’Expérience Bénévole (VAEB), via le ministère des Sports, permet aujourd’hui à toute personne engagée dans une association sportive de faire reconnaître officiellement son expérience afin d’obtenir une certification, un diplôme ou un titre professionnel (voir l’article : https://associations.gouv.fr/la-validation-des-acquis-de-lexperience-benevole-vaeb).
Pour la FFR, l’enjeu est double : mieux faire connaître ces dispositifs auprès des bénévoles et faciliter leur accès à des parcours de reconnaissance des compétences. Nous devez collectivement faire évoluer les mentalités afin que l’expérience acquise dans un club de rugby soit reconnue à sa juste valeur, tant dans le monde sportif que dans le monde professionnel.
Comment faire en sorte que l’engagement dans le rugby soit un vrai plus sur un CV professionnel ?
Nous sommes convaincus que l’engagement bénévole dans le rugby constitue déjà un véritable atout professionnel, même si cette richesse est encore parfois insuffisamment reconnue. Diriger une association sportive, organiser des événements, gérer un budget, animer une équipe de bénévoles, accompagner des jeunes, résoudre des situations complexes ou conduire un projet territorial mobilisent des compétences particulièrement recherchées par les employeurs.
Lorsqu’un bénévole est trésorier d’un club, il développe des compétences de gestion financière. Lorsqu’il est secrétaire général, il acquiert une expertise administrative et réglementaire. Lorsqu’il encadre une équipe ou pilote un projet, il exerce des fonctions de management, d’animation et de leadership. Toutes ces expériences méritent d’être pleinement reconnues sur un CV et dans un parcours professionnel.
Le rugby apporte également quelque chose de très spécifique : une culture humaine fondée sur l’engagement, la solidarité, le respect, l’esprit d’équipe et la responsabilité. Ces valeurs sont aujourd’hui des qualités essentielles dans le monde professionnel. Demain, l’ambition est que chaque bénévole puisse identifier les compétences qu’il a développées et les valoriser dans son parcours personnel ou professionnel. Nous travaillons également sur ce sujet dans le cadre de la commission BEFF (bénévolat, emploi, formation et féminisation) du CNOSF.
Si vous aviez un message direct à lancer à quelqu’un qui hésite encore à franchir la porte d’un club de rugby pour donner de son temps, que lui diriez-vous aujourd’hui ?
e lui dirais que j’ai franchi cette porte il y a 32 ans et que pas un seul jour je ne l’ai regretté. Intégrer un club de rugby, c’est avant tout intégrer une nouvelle famille et vivre une aventure humaine extraordinaire. Intégrer un club, c’est côtoyer des personnes de tous âges et de tous horizons, c’est contribuer à la transmission des valeurs du rugby (respect, solidarité, esprit d’équipe et engagement), c’est contribuer à la vie éducative et citoyenne de nos jeunes, c’est développer des compétences…
Un club de rugby, c’est comme dans une équipe : chacun trouvera sa place selon ses compétences, mais aussi selon ses envies et le temps qu’il souhaite y consacrer… Je pourrais trouver mille arguments en fait ! N’hésite pas, essaie tout simplement !


































