Sacré champion du monde de squash en 2004 et devenu numéro un mondial, Thierry Lincou a contribué à faire entrer la France dans une nouvelle dimension sur la scène internationale. Aujourd’hui entraîneur et formateur aux États-Unis, il partage son expérience pour guider les champions de demain.
Après avoir quitté le circuit professionnel, avez-vous vécu cet arrêt comme une rupture avec votre statut de champion ou comme une nouvelle étape ?
Arrêter, c’est forcément le deuil d’une première vie. Mais très rapidement, j’ai réussi à tourner la page. Quelques mois, puis quelques années après, je n’avais aucun regret. J’avais le sentiment d’avoir accompli ce que je voulais accomplir. La transition a été assez naturelle car elle avait été anticipée. Je m’étais préparé à cette nouvelle vie. Je n’ai pas traversé une période de doute particulière : j’étais prêt à explorer autre chose, à construire de nouveaux projets, notamment avec ma famille.
Partir aux États-Unis répondait aussi à cette envie d’ouverture. J’aurais pu rentrer à La Réunion ou rester en Europe, mais je voulais découvrir un nouvel environnement, partager mon expérience et transmettre davantage. Je ne voulais pas simplement me retirer, mais continuer à avoir un impact.
Après avoir été numéro un mondial, qu’est-ce qui vous procure aujourd’hui le plus de satisfaction : vos propres victoires ou celles des joueurs que vous accompagnez ?
La notion de victoire a évolué avec le temps. En tant que joueur, j’ai eu la chance de continuer un peu après ma carrière : avec l’équipe de France, en championnat, avec des exhibitions… Mais surtout sans la pression du haut niveau. C’était une période très agréable.
Aujourd’hui, ce qui me motive, c’est d’aider les autres à progresser. Transmettre mon expérience, mon savoir, accompagner des joueurs dans leur développement : c’est devenu ma manière de gagner. J’ai la chance de travailler avec des profils très différents : étudiants-athlètes du Massachusetts Institute of Technology (MIT), des enfants dans mon académie, des adultes, mais aussi certains joueurs professionnels.
J’ai pu accompagner des joueurs comme Amanda Sobhy, Rami Hachour, Fares Dessouky, Grégoire Marche ou Victor Crouin. Je ne peux pas avoir le rôle d’un entraîneur professionnel qui voyage sur tous les tournois, car j’ai mes responsabilités à Boston, mais je reste disponible pour aider quand je le peux.
Vous continuez également à transmettre votre passion au sein de votre propre famille…
Oui, notamment avec ma nièce Kara, qui a terminé son cursus à Trinity et qui évolue avec l’équipe de France. Elle a d’ailleurs remporté récemment le championnat universitaire avec son équipe. Elle souhaite désormais se lancer à plein temps dans le squash, donc je vais pouvoir l’accompagner davantage.
Elle va s’installer à Boston, ce qui va me permettre de dégager du temps pour elle. C’est une nouvelle manière de transmettre, plus personnelle, mais qui rejoint finalement tout ce que je fais aujourd’hui : aider des joueurs à progresser et les accompagner dans leur parcours.
Devenir entraîneur implique-t-il de mettre de côté le champion que vous étiez pour mieux comprendre les besoins des joueurs ?
Il faut évidemment savoir se remettre à la place de l’autre. Mais avoir été joueur de haut niveau est aussi un avantage : on a vécu les émotions, les blessures, les doutes, les moments difficiles. Je peux partager des expériences concrètes, expliquer ce que demande l’accès au très haut niveau. Il faut simplement ne jamais oublier que chaque joueur a son propre parcours.
Mon expérience universitaire joue aussi un rôle. J’ai eu une formation sportive de haut niveau tout en poursuivant mes études, avec un master en ingénierie du sport. Cela me permet aussi de comprendre d’autres problématiques auxquelles les athlètes peuvent être confrontés.
Une victoire importante d’un joueur que vous entraînez provoque-t-elle une émotion comparable à celle d’un titre mondial ?
Oui, il y a quelque chose de comparable. Ce sont des moments qui reposent sur une collaboration, un travail collectif. Même quand j’étais joueur, je n’ai jamais considéré une victoire comme quelque chose d’individuel uniquement. Il y a toujours une équipe derrière soi.
Aujourd’hui, quand un joueur ou mon équipe réussit, je ressens cette même satisfaction. Avec l’équipe du MIT, par exemple, remporter le championnat universitaire de Division B cette année a été un immense plaisir. À chaque niveau, il y a des objectifs, des émotions et des moments forts.
Avez-vous dû apprendre à gérer une nouvelle forme de pression, celle d’être celui qui conseille plutôt que celui qui joue ?
Oui, forcément. Mais la gestion de la pression repose toujours sur les mêmes principes : la préparation et l’anticipation. Que l’on soit joueur ou entraîneur, il faut avoir préparé chaque détail. Si on sait qu’on a tout mis en place, on arrive avec plus de sérénité. Je suis quelqu’un de très exigeant sur les détails.
En tant que joueur, je savais qu’un point, une balle de match, pouvait changer une carrière. J’ai moi-même été champion du monde en sauvant deux balles de match, en demi-finale puis en finale. Mais je sais aussi que la réussite se provoque. La chance existe, mais il faut savoir la mettre de son côté grâce au travail.
Votre titre mondial de 2004 reste votre plus grand accomplissement. Quel serait aujourd’hui le titre invisible que vous aimeriez laisser dans le squash ?
J’aurais aimé remporter un grand titre par équipes avec la France. J’ai beaucoup de médailles d’argent, nous sommes souvent passés très près, en championnat du monde comme en championnat d’Europe. C’est peut-être mon petit regret. Mais au-delà des titres, laisser une trace est déjà une grande satisfaction. Être le premier Français champion du monde et numéro un mondial dans ce sport, dans un milieu longtemps dominé par les nations anglo-saxonnes, représente quelque chose.
Je suis aussi fier d’avoir participé à la construction d’un style français. On n’a pas cherché à copier ce qui existait déjà : on a essayé de développer notre propre identité. Aujourd’hui, quand je vois des joueurs comme Victor Crouin, je retrouve cette continuité. Il y a un savoir-faire, une formation française, une véritable signature. C’est une vraie fierté.
