Mathéo Jacquemoud : « Toutes les traversées sont un peu différentes, finalement chacun a tracé sa ligne »

Crédit photo : Mathéo Jacquemoud

Traverser l’ensemble de l’arc alpin en ski alpinisme de Vienne, en Autriche, à Nice en moins de 30 jours, c’est le défi que se lance Mathéo Jacquemoud : 1 950 km (1 000 km à ski et 950 km à vélo) pour un dénivelé total positif de 100 000 m, 28 étapes prévues, 4 pays (Autriche, Italie, Suisse, France) et 9 massifs traversés… Le skieur drômois de 35 ans, guide de haute montagne à Chamonix, vainqueur à deux reprises de la Pierra Menta et plusieurs fois champion du monde de la discipline, part la semaine prochaine de la capitale autrichienne. Avec pour idée de s’inspirer de ce qui a déjà été réalisé mais surtout de tracer sa propre ligne.

Comment se présente ce défi ?

J’ai hâte d’y être, de partir. L’objectif, c’est de traverser l’arc alpin de Vienne à Nice à ski et à vélo. Avec pour idée de connecter les plus beaux sommets des Alpes, les plus emblématiques, en tout cas les plus hauts sommets de chaque pays : le Grossglockner 3 798 m (en Autriche), la Piz Bernina 4 049 m et la pointe Dufour au Mont Rose 4 634 m (en Suisse), le Mont Blanc 4 806 m (en France), le Grand Paradis 4 061 m et le Viso 3 841 m (en Italie).

Ce tracé a déjà été réalisé par des grands noms de l’alpinisme ?

Oui et pas que ces 20 dernières années : des (Walter) Bonatti (alpiniste italien), (Philippe) Magnin, (Patrick) Berhault, des mythes de la montagne, ont réalisé la traversée de l’arc alpin. C’est un patrimoine dont je m’inspire. Mais toutes les traversées sont un peu différentes, finalement chacun a tracé sa ligne. Il n’y a pas vraiment d’itinéraire fixe. Des topos ont été réalisés par des guides mais de mon côté, je pars dans un esprit différent : je vais privilégier les sommets, les belles parties et faire le reste à vélo plutôt que de tout faire à ski. On a apporté notre touche pour que ça me ressemble le plus possible et que ce soit plus à mon image.

Allez-vous explorer des endroits que vous ne connaissez pas ?

Oui, à peu près la moitié du parcours : à force de préparer de la cartographie et des itinéraires, on s’imagine comment ça peut être. Toute la partie entre la Bernina et le Mont Rose, le Simplon, le Gothard, le Tessin, je connais de nom mais je n’y ai jamais mis les pieds. Tout comme la première partie en Autriche qui va être de la découverte.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans cette aventure ?

C’est une aventure que j’ai en tête depuis longtemps, c’est l’aboutissement de toutes mes compétences physiques d’ancien compétiteur de haut niveau en ski de randonnée et aussi montagnardes et de connaissance du terrain comme guide de haute montagne qui me permettent de mettre en place un projet de ce type.

Quelle est la plus grande difficulté en termes de logistique ?

Les contraintes météo forcément. Cela demande de l’anticipation, de l’adaptation. Toute une équipe me suit, réduite en nombre (5-6 personnes) mais ce sont de très bons amis : Noa Barrau et Thibaut Marot, photographes et caméramans, suivront l’expédition pour la co-réalisation d’un film de 52 minutes prévu pour fin 2026 sur cette aventure mais aussi plus globalement sur mon parcours pour expliquer qui je suis et comment je suis arrivé là, et Quentin Champagnac sera mon deuxième cerveau concernant la logistique et la préparation. Ça facilite vraiment l’organisation. Il y aura deux vans dans lesquels je vais pouvoir me reposer entre les étapes, changer de matériel pour passer du vélo au ski. Il y aura aussi des moments où je vais débrouiller tout seul, d’autres où je vais dormir en refuge. Ça va vraiment dépendre de la météo qui va dicter le rythme de la traversée : quand il va faire très beau, je vais pouvoir enchaîner plus vite ; dès qu’il fera moins beau, que ce sera plus dangereux, on va s’adapter, prendre le temps. On est des montagnards, c’est notre métier de s’adapter à la météo. La nouveauté, c’est d’enchaîner tous les jours.

En termes de durée, vous vous lancez un défi ?

J’aimerais bien mettre moins d’un mois. Mais je ne suis pas à un jour près. C’est un des objectifs, au même titre que des objectifs d’esthétisme pour revenir avec de belles images, d’expérience personnelle et de partage. On va essayer de mêler tout ça.

« C’est un milieu dangereux mais c’est un milieu qui nous attire et qui nous fait vibrer »

Quel type d’effort cela représente par rapport à la Pierra Menta ou une autre course en montagne ?

Il n’y a pas de comparaison possible, c’est bien plus long. C‘est de l’ultra endurance. C’est beaucoup de gestion dans l’effort, il faut savoir lever le pied pour être mieux après. Ce qui est très motivant, c’est le fait de traverser et d’avancer, d’être toujours en mouvement : il n’y a pas de petit pas en avant, il va falloir tous les jours prendre les bonnes décisions. Je vais m’appuyer sur mon expérience acquise depuis 30 ans en montagne. À la fois en tant qu’athlète de haut niveau pour gérer la fatigue et la récupération, mais aussi en tant que montagnard aguerri pour prendre les bonnes décisions sur la nivologie, la météo, l’itinéraire et les choix de passages clés aux sommets. C’est un enchevêtrement de beaucoup d’éléments.

Beaucoup d’accidents se sont produits cet hiver en montagne, y compris impliquant des guides chevronnés. Quel est votre regard et comment cela impacte votre traversée ?

Tous les accidents sont différents, il y a eu un hiver spécial par rapport à la météo et à l’évolution du manteau neigeux qui était piégeux à beaucoup d’endroits, donc même des experts professionnels se sont fait avoir. C’est un milieu dangereux. On essaie de faire preuve d’humilité et d’une expertise la plus cohérente possible. Et de prendre la meilleure décision. C’est un milieu dangereux mais c’est un milieu qui nous attire et qui nous fait vibrer. On en a conscience et on essaie de prendre le moins de risques possibles en prenant le meilleur de la montagne. Je pense être quelqu’un de prudent mais même les personnes les plus prudentes peuvent se faire avoir. Il faut savoir écouter sa petite voix intérieure qui nous rappelle quel est le vrai objectif entre descendre le virage de trop ou rentrer sain et sauf en bas. C’est un équilibre délicat entre pousser son engagement pour poursuivre son but de traversée et ranger son égo pour savoir, à certains moments, renoncer.

Propos recueillis par Sylvain Lartaud

Le parcours de Mathéo Jacquemoud est à suivre sur Instagram et Strava

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