Comment développer la pratique du rugby dans les territoires ultra-marins, si éloignés de la France métropolitaine ? Un sujet sur lequel la Fédération Française de Rugby agit activement, comme l’explique Steve Nardon, directeur technique des Ligues d’Outre-Mer au sein de la FFR.
Comment fonctionne l’équipe technique Ultra-Marine au sein de la FFR et quelles sont ses priorités ?
Les priorités sont fixées par la Direction Technique Nationale (DTN). L’organisation s’articule autour d’un Directeur Technique de Ligue (DTL), de trois Conseillers Techniques de Ligue (CTL), et de douze Conseillers Techniques de Club (CTC) répartis sur les différents territoires. On y retrouve également des postes spécifiques, comme un manager d’académie pôle Espoir en Nouvelle-Calédonie, un enseignant d’EPS à Wallis pour le pôle outre-mer, ainsi qu’un Conseiller Régional Technique (CRT) en Antilles-Guyane basé en Guadeloupe et un autre dans l’Océan Indien basé à la Réunion.
Les CTL et les CTC ont pour mission principale de décliner et de mettre en œuvre la politique sportive fédérale, en se concentrant sur le développement de l’activité, l’accompagnement et la structuration des clubs, la formation fédérale, ainsi que l’animation des équipes techniques locales et de bassin. Ils déploient également des dispositifs fédéraux comme Eco’ovale ou le tournoi national des quartiers et campagnes. De leur côté, le manager d’académie et les CRT sont davantage axés sur la filière de l’élite régionale, s’occupant principalement du fonctionnement des structures du PPF, des sélections, des compétitions interzones et de la détection ou de l’évaluation des joueurs pour les intégrer dans la filière nationale.
Comment s’articule la coordination entre tous ces acteurs et le pilotage depuis Paris ?
Le DTL assure la coordination et le pilotage global de l’ensemble des équipes techniques. Les CTL reviennent en métropole trois à quatre fois par an pour participer aux stages de la DTN et de la fédération, et des rassemblements sont organisés lors d’événements majeurs sur les territoires, à l’instar d’un tournoi international en Guyane ou d’actions menées dans le Pacifique. Localement, les CTL — basés respectivement à la Réunion pour l’Océan Indien, à Nouméa pour le Pacifique, et en Guadeloupe pour les Antilles-Guyane — pilotent les équipes techniques de leur zone respective et effectuent des déplacements réguliers pour accompagner les collègues isolés. Le DTL se déplace également sur le terrain, comme lors d’une mission réalisée du 1er au 28 octobre dans le Pacifique pour couvrir Wallis, Futuna et la Nouvelle-Calédonie.
Cette organisation porte-t-elle ses fruits en termes de développement de la pratique et de nombre de licenciés dans les territoires ultramarins ?
En excluant la Polynésie française qui dispose d’une fédération à part mais fait l’objet d’un accompagnement, la dynamique des sept ligues ultramarines est positive, avec une évolution d’environ cinq pour cent par an depuis cinq ou six ans. À l’heure actuelle, on dénombre 6 558 licenciés, soit une hausse de 1,5 % par rapport à la même date l’année précédente, avec une prévision d’environ 8 000 licenciés en fin de saison. Cette progression est particulièrement portée par les écoles de rugby et les catégories féminines. En revanche, la situation est plus délicate pour les moins de seize ans et les moins de dix-neuf ans selon les ligues, et l’on doit composer avec l’insularité et l’éloignement qui entraînent des départs réguliers vers la France hexagonale.
Comment la stratégie fédérale s’adapte-t-elle aux spécificités des territoires ultramarins ?
La stratégie fédérale s’adapte à l’ensemble des territoires ultramarins. Tous les dispositifs nationaux y sont déclinés. Cela passe par une modification de la temporalité lorsque les saisons sont décalées (comme en Nouvelle-Calédonie) et par l’ajustement des critères d’éligibilité. De plus, la fédération s’engage à répondre de manière très réactive aux demandes administratives ou sportives de ces territoires.
Quel est le rôle des territoires ultramarins concernant le haut niveau et comment la fédération accompagne-t-elle ces jeunes talents ?
Les territoires ultramarins constituent un vivier de talents de premier plan pour les équipes de France et pour les clubs. Face à cela, la fédération accompagne le départ des jeunes à fort potentiel vers la métropole afin de les aider à appréhender au mieux leur double projet ainsi que leur déracinement.
Il existe une APER , qui est un pôle Espoirs fonctionnant sur le même modèle qu’en métropole, à l’instar de la Nouvelle-Calédonie qui accueille des sportifs listés de haut niveau. D’autres pôles sont également implantés à Wallis, en Guadeloupe pour regrouper les meilleurs éléments de la zone, ainsi qu’à la Réunion pour rassembler les joueurs de la Réunion et de Mayotte. Laurent Giry, manager du projet de performance fédérale (MPPF), accompagne l’ensemble de ces pôles ultramarins et effectue des visites de structuration, notamment en Nouvelle-Calédonie aux côtés de l’équipe de la FFR en décembre prochain.
Les jeunes intègrent généralement la structure en classe de seconde, bien que certains profils y entrent dès la quatrième ou la troisième pour bénéficier en amont d’une immersion en internat. Un parcours d’élite régionale leur permet de s’entraîner dans de meilleures conditions qu’au sein de leurs clubs, et les meilleurs joueurs sont ensuite envoyés disputer es évaluations de la filière FFR en France hexagonale, notamment à Fréjus. Toutefois, pour pouvoir les envoyer ainsi sur les années de seconde et première, il est indispensable de les préparer en amont à vivre de manière plus éloignée de leur famille, ce qui explique ces entrées anticipées en internat.
Où en est la dynamique du rugby féminin dans ces territoires ?
Le rugby féminin y connaît une très belle dynamique, avec des taux de féminisation souvent supérieurs à ceux de la métropole. Alors que la plupart des ligues ultramarines se situent autour de 24 à 25 %, voire atteignent 30 % comme en Nouvelle-Calédonie ou à Mayotte, cette progression se concrétise également par le départ de jeunes joueuses à fort potentiel. À titre d’exemple, l’an dernier, douze jeunes filles de la génération 2011 ont quitté les Outre-Mer pour intégrer des structures en France hexagonale, notamment à Montpellier, Bordeaux et Toulouse.
Comment la fédération fait-elle face aux coûts élevés des transports et des déplacements inhérents à ces territoires ?
Outre les dispositifs fédéraux traditionnels dont bénéficient l’ensemble des ligues, les territoires ultramarins disposent d’aides spécifiques dédiées aux déplacements, aux compétitions de zone et à la prise en charge des billets d’avion pour les transferts. Des aides spécifiques sont également traitées au cas par cas pour financer les déplacements intérieurs au sein de grands territoires comme la Nouvelle-Calédonie ou la Guyane, où les équipes et les scolaires parcourent parfois des distances de 400 à 500 kilomètres.
Quelles sont les priorités et les projets pour continuer à développer le rugby ultra-marin pour l’année à venir ?
L’actuelle priorité se porte sur la professionnalisation au niveau des clubs, avec la volonté d’aider les structures à salarier des éducateurs sportifs, à structurer leur projet associatif, à soigner leur fidélisation ainsi qu’à former les éducateurs. Cependant, un défi majeur réside dans la formation, puisque les territoires ne délivrent plus de diplômes professionnalisants dans le sport (DEJEPS Rugby), obligeant les acteurs à rechercher des solutions de formation à l’extérieur pour le recrutement de futurs encadrants.
Une commission de suivi des sportifs ultramarins a été instaurée au sein de la fédération depuis deux ans. Grâce à une application dédiée, chaque mutation de joueurs ou joueuses (de la catégorie des moins de 14 ans jusqu’aux moins de 19 ans) est recensée. Un élu bénévole et des équipes analysent ces mouvements pour identifier les causes (recrutement, mutations familiales) et anticiper les difficultés d’intégration. Par ailleurs, un livret d’accueil est en cours d’écriture pour aider les clubs métropolitains à mieux intégrer les joueurs ultramarins en tenant compte de leurs particularités géographiques et culturelles.
De plus, à la demande des Ligues d’Antilles-Guyane, nous menons une phase expérimentale sur la réforme des catégories (passage en Impairs). Nous sommes dans la deuxième années d’expérimentation. Les trois ligues participent à l’expérimentation sur l’ensemble des catégories.
