Entre tradition du judo, liberté du jiu-jitsu brésilien et exigences du très haut niveau, Anatole Rubin dévoile une philosophie qui dépasse le combat. Des stages internationaux aux Jeux de Paris, le sportif et kinésithérapeute revient sur les sacrifices, la résilience et cette capacité d’adaptation qui accompagne son parcours.
Les disciplines : le jiu-jitsu brésilien et le para judo ont-elles des philosophies différentes dans leur manière d’aborder le combat ?
Oui, même si elles partagent beaucoup de valeurs communes. Le judo est un sport très marqué par la tradition. Il y a le salut, la hiérarchie des ceintures, une forme de protocole très présente. C’est une richesse, car cela transmet une histoire et des valeurs. Mais parfois, j’ai l’impression que certains pratiquants peuvent être plus attachés au symbole qu’à l’essence même du sport. Le judo est extraordinaire, mais il ne faut pas oublier que d’autres disciplines le sont aussi.
Le jiu-jitsu brésilien a une approche un peu différente. Dans les clubs où j’ai pu m’entraîner à travers le monde, j’ai souvent retrouvé une ambiance plus ouverte, davantage tournée vers le partage et l’entraide. Il y a évidemment du respect et une hiérarchie, mais avec une atmosphère plus détendue. Pour moi, les deux philosophies sont intéressantes et complémentaires.
On sent justement que ces deux sports occupent une place importante dans votre identité.
Oui, complètement. J’ai même deux symboles qui représentent cette complémentarité. Sur mon bras droit, j’ai un mot en portugais lié au jiu-jitsu brésilien : l’adaptation. C’est une notion essentielle dans cette discipline. Sur mon bras gauche, j’ai une phrase en japonais qui vient du judo, autour de l’idée de prospérité mutuelle. Pour moi, ces deux messages vont ensemble. Le judo m’a appris toute la partie debout : trouver mon équilibre, comprendre comment un corps se déplace dans l’espace, être à l’aise avec mon propre corps et celui de l’autre.
Le jiu-jitsu brésilien m’a apporté une autre lecture, plus horizontale, plus centrée sur le contrôle et la compréhension du corps au sol.
Votre parcours de sportif de haut niveau vous a aussi demandé beaucoup de sacrifices, notamment avant les Jeux de Paris. Qu’avez-vous appris de cette période ?
Le haut niveau m’a appris énormément sur moi-même. Pour les Jeux de Paris, je combattais en moins de 60 kg alors que je mesure 1,73 m. Cela implique des contraintes importantes : des régimes, des pertes d’eau, des moments où le corps est mis à rude épreuve. Je me suis retrouvé parfois la veille d’une pesée à me demander pourquoi je faisais ça, à me dire que je n’allais jamais réussir. Et puis il faut relever la tête et continuer. J’ai aussi appris grâce aux stages. Quand on arrive dans un club qu’on ne connaît pas, qu’on affronte des adversaires plus forts, il faut accepter d’être mis en difficulté.
En jiu-jitsu brésilien, quand on se fait dominer, on reste au sol, on apprend, on recommence. En judo, les chutes peuvent être beaucoup plus physiques. On peut être projeté plusieurs fois dans une séance. Cela forge forcément le mental.
La notion de résilience revient souvent dans votre parcours. Est-ce une qualité que le sport vous a apportée ?
Oui, clairement. Je ne mets pas de protège-dents, mais comme disent les boxeurs : je serre les dents et j’y retourne. Le sport m’a appris à avancer malgré les obstacles. Pas seulement dans la compétition, mais aussi dans la vie quotidienne.
Votre déficience visuelle a-t-elle toujours été compatible avec une pratique sportive intensive ?
Le sport a toujours été essentiel pour moi. Quand j’avais 14 ans, je suis parti en internat à Paris alors que je venais d’une petite commune. Le sport m’a permis de rencontrer des gens, de créer des liens. J’aime beaucoup échanger avec les autres. Pour moi, une personne est comme un livre : chaque rencontre permet d’apprendre quelque chose. Aujourd’hui, avec mon métier de kinésithérapeute, je comprends aussi davantage les effets du sport sur le bien-être. Quand on pratique une activité physique, il y a tout un mécanisme qui aide à se sentir mieux. Même dans les moments difficiles, le sport reste un point d’équilibre.
Vous avez connu des moments de frustration liés à votre handicap. Comment faites-vous pour rebondir ?
Il y a forcément des moments compliqués. Parfois, dans la rue, un obstacle arrive : quelqu’un qui court devant moi, ma canne blanche qui se tord, un poteau que je n’avais pas anticipé… Sur le moment, on peut avoir envie de rentrer chez soi et de ne plus bouger. Mais ensuite je retourne au sport. Je me rappelle que toute ma vie a été une adaptation permanente. Il faut trouver des solutions pour avancer.
C’est aussi ce qui m’a permis de vivre des expériences incroyables : les Jeux paralympiques, des projets artistiques, des voyages, du théâtre en Chine…J’ai toujours essayé de découvrir de nouvelles choses.
Quel message souhaitez-vous transmettre à travers votre parcours ?
Que le handicap ne doit pas empêcher de chercher ce qui nous passionne. Il faut parfois adapter son chemin, mais cela ne veut pas dire renoncer. Le sport m’a appris à comprendre mon corps, celui des autres, à accepter les difficultés et à continuer à progresser. Le judo et le jiu-jitsu brésilien m’ont construit différemment, mais ils m’ont tous les deux appris la même chose : il faut toujours trouver une manière d’avancer.
