Estelle Mossely : « Casser les codes et les préjugés »

Mère comblée de deux enfants, une carrière de boxeuse bien lancée avec un prochain combat le 25 septembre, une association, LPERF, qui souhaite aider les femmes et les jeunes, tout réussit à Estelle Mossely. Entretien avec une acharnée de travail qui n’oublie pas de penser aux autres.

 

Comment est née l’idée de créer votre association, LPERF (www.lperf.fr), peu de temps après votre titre olympique ?

L’idée est venue à un moment où j’étais en arrêt. J’étais enceinte, et je voulais continuer à faire quelque chose dans le sport, sans forcément pratiquer. Je souhaitais faire quelque chose d’utile, en me basant sur ce que j’avais pu vivre en tant que boxeuse avant d’être championne olympique. J’ai fait le bilan, j’ai regardé ce qui allait et ce qui n’allait pas. Je trouvais qu’il manquait pas mal de choses pour aider les athlètes, et c’est pour ça que j’ai voulu créer mon association. Pour résoudre ces problématiques qui ne sont pas forcément bien traitées dans les fédérations.

 

Avec LPERF, vous mettez l’accent sur l’aide aux femmes et aux jeunes…

L’idée, c’est d’aider les athlètes de haut niveau sur diverses problématiques. Il y a un pôle médico-juridique pour l’accompagnement médical et juridique en cas de difficulté et de besoin, plutôt sur des problématiques féminines comme les soucis hormonaux, les problèmes de harcèlement. Le deuxième pôle se concentre sur tout ce qui concerne la pause dans une carrière, notamment pour des raisons de maternité. Il s’agit de voir comment accompagner au mieux l’athlète pendant cette pause et pendant sa reprise. Il y a enfin un volet sur la reconversion professionnelle, car c’est très important et il y avait un vrai manque de ce côté-là. Ça peut bien entendu concerner tout le monde, hommes et femmes, mais les femmes restent quand même beaucoup moins représentées, c’est pour ça que j’ai voulu intégrer ce pôle dans l’association.

En plus du sport de haut niveau, il y a aussi l’athlète au service des jeunes, l’athlète qui participe à des actions pour les jeunes dans des écoles, dans des centres. L’objectif est d’éduquer par le sport et de leur dire que le sport est pour tout le monde, il est accessible à tous et chacun peut trouver le sport qui lui correspond, sans se baser sur le genre, sur la taille ou sur le poids. Les actions sont menées en pratiquant différents sports, pas seulement la boxe. On a fait du judo, du taekwondo…

 

« Faire quelque chose pour les autres »

 

Ces actions pour les jeunes sont menées en France, mais aussi en République démocratique du Congo…

Exactement. Au départ, les actions sont centrées essentiellement sur la France, parce que c’est là que je pratique mon sport, que les choses sont plus accessibles. Mais l’idée était aussi de favoriser des échanges avec d’autres pays, afin de voir comment ça se passait ailleurs, ce qu’il y avait de mieux et de moins bien. Voir ce que l’on pouvait apporter à ces pays, si on était en mesure de le faire. Nous avons mené des actions au Congo, où la problématique est un peu différente, puisque si les thématiques traitées par mon association concernent le pays, il y a avant tout ça un problème de moyens. Je suis allée là-bas seule, j’ai vu des athlètes congolaises présentes là-bas, une athlète naturalisée belge qui a pratiqué en France et qui était présente sur ces actions au Congo. Ça nous permet d’apporter notre expérience, et de voir comment elles pratiquent. Ce sont toujours des personnes qui sont très à l’écoute. Là-bas, nous avons fait des donations car nous connaissons les problèmes de moyens. Nous avons fait des initiations autour de la boxe, nous avons donc distribué des gants de boxe, que l’on a pu avoir grâce à mon équipementier Adidas. L’idée, c’est d’avoir des partenaires forts qui peuvent continuer à me soutenir sur ce genre d’actions. Il y a vraiment une dimension humaine, on apporte quelque chose au pays, on laisse une trace en apportant du matériel, de l’expérience, de la motivation à travers le partage. Dans les pays africains, de manière générale, ce n’est pas forcément évident de boxer quand on est une femme. Me voir, une femme championne, avec son enfant et enceinte, ça permet de casser tous les codes et tous les préjugés autour de ces sports que l’on considère comme masculins. Le message est tout de suite bien passé, avec de la pratique et des échanges derrière. Ça a été très agréable, nous avons été très bien reçus.

 

Aider une femme, un jeune, est-ce que cela apporte une satisfaction différente de celle d’une victoire lors d’un combat ?

Ce sont des sensations différentes, car les victoires, on les obtient avant tout pour soi-même. On s’entraîne dur pendant très longtemps. C’est notre récompense après tous les efforts que l’on a pu faire. Dans le cadre de mon association, c’est différent. On ne veut pas gagner pour soi, on veut gagner pour l’autre, on veut faire quelque chose pour l’autre. On gagne quand on a des retours positifs, mais le but principal, c’est d’aider les autres. C’est le plus important.

 

Avez-vous eu des retours, des questions, sur votre travail avec l’association ?

Il y a toujours des questions, et nos actions sont menées pour répondre à toutes les questions que les gens, notamment les jeunes, se posent. Lors des actions que nous menons, après le sportif, il y a toujours un temps pour le débat. Cela permet d’apporter une vraie expérience, une expérience de champions. Les athlètes qui participent aux actions réussissent au plus haut niveau. Nous montrons que l’on peut réussir et s’en sortir à travers le sport. Nous avons tous des parcours différents, très variés, mais des parcours qui sont des exemples de réussite pour inspirer les jeunes. Tous les retours que nous avons eus jusqu’à présent sont très positifs, dans les différents établissements où nous sommes allés l’an dernier.

 

« Je m’imagine bien présidente de la FF Boxe »

 

Comment faites-vous pour concilier association, sport de haut niveau et vie de famille dans des journées de seulement 24 heures ?

C’est vrai que ça m’arrangerait beaucoup si les journées faisaient 36 heures ! Il faut savoir déléguer, c’est pour ça que j’ai pris le temps, à la fin de l’année 2019, de bien répartir les choses, de constituer mon équipe afin de pouvoir entièrement me consacrer au sport au moment voulu. J’ai une très bonne équipe au sein de l’association, qui prend le relais quand je suis à l’entraînement. Les choses sont très bien gérées. Nous avons commencé les actions auprès des jeunes depuis un moment déjà, mais nous n’avons pas encore commencé les actions auprès des sportifs de haut niveau. Cela devrait débuter ce mois-ci, l’idée étant d’apporter notre soutien à un an des Jeux Olympiques, de continuer jusqu’aux Jeux de Tokyo et même après car après des Jeux Olympiques, en général, il y a pas mal de naissances.

 

Vous parlez du faible nombre de femmes présidentes dans les fédérations sportives sur le site de votre association. Vous vous imaginez présidente de la Fédération française de Boxe, un jour ?

Oui, c’est quelque chose que je peux complètement imaginer. Ce n’est pas d’actualité pour l’instant, parce que je suis en pleine carrière sportive, mais j’y ai pensé à un moment donné, après les Jeux de Rio 2016. Je ne voulais pas arrêter le sport, mais je ne voulais pas forcément continuer la pratique. Je cherchais la façon de m’engager différemment. Il se trouve que ça a été l’association, parce qu’à côté de ça, je continue la pratique sportive. Mais à long terme, présider la Fédération française de Boxe est quelque chose que je pourrais très bien envisager. Je pense qu’après ma carrière, quand il faudra vraiment raccrocher les gants, j’aurai du mal à prendre du recul par rapport au sport. Après, il y a différentes façon d’agir pour son sport.

 

Et pour Paris 2024, savez-vous déjà comment vous souhaitez vous investir ?

Cela dépendra de ma vie à ce moment-là. Il y a quatre ans, je ne me voyais pas du tout refaire des Jeux en 2024, je trouvais ça beaucoup trop loin. Maintenant, je me dis que ce n’est que dans quatre ans. C’est sûr que j’y serai, reste à savoir dans quel rôle. Est-ce que ce sera en tant qu’athlète ou dans une autre fonction, je ne le sais pas encore. Mais il faudra compter sur moi !

 

« Chaque jour est un test »

 

Comment se passe votre préparation actuelle à Nanterre, avant votre combat du 25 septembre ?

Nous avons réussi à faire venir les coachs des Etats-Unis, nous avons eu les dérogations pour ça. C’est notre profession, donc à un moment, ça devenait quand même compliqué de continuer à s’entraîner de cette manière. Les coachs sont là, la préparation suit donc son cours dans d’excellentes conditions. Même si c’est plus dur que jamais.

 

Boxer quelques mois après la naissance de votre deuxième enfant, c’est un pari un peu fou, non ?

Quand je calcule, je me dis que ce combat va arriver quatre, cinq mois après mon accouchement, donc c’est vraiment hors des normes. Mais je me sens bien, j’ai été très bien accompagnée au niveau médical, c’est aussi pour cela que je me suis lancée et que j’ai dit “ok” pour un combat fin septembre. Chaque jour est un test à l’entraînement, mais pour l’instant ça se passe bien, les coachs prennent bien en compte mon accouchement il n’y a pas si longtemps que ça. La rééducation a été assez optimale aussi, c’est pour ça que j’ai pu reprendre si rapidement dans de bonnes conditions.

 

Savez-vous s’il y aura un deuxième combat en fin d’année pour la défense de votre ceinture IBO ?

Le calendrier n’est pas encore décidé, mais ce que je souhaite, après ce combat du 25 septembre qui sera diffusé sur Canal +, c’est de pouvoir défendre ma ceinture avant la fin de l’année.

 

Simon Bardet
Crédit photo : Icon Sport
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