Bassa Mawem : « Se qualifier pour Tokyo, ce serait historique »

Récent vainqueur de la Coupe du monde de Vitesse, Bassa Mawem multiplie les belles performances dans sa discipline, l’escalade. Le Français a encore un sacré défi cette année : décrocher sa qualification pour les Jeux olympiques de Tokyo 2020, lors d’un tournoi de qualification olympique qui se dispute à Toulouse à partir du 28 novembre. Entretien avec un travailleur acharné, qui compte bien rejoindre son frère Mickael, déjà qualifié pour les prochains JO.

 

Bassa, vous venez de remporter la Coupe du monde de Vitesse, c’était un objectif cette saison ?
Ça faisait partie de mes objectifs, même si je m’étais plus fixé le podium que la gagne. En Vitesse, c’est très difficile d’être vraiment au top parce qu’on est 16 à être au coude à coude, où ça se joue au centième. Du coup, on ne sait jamais qui va gagner, qui va monter sur le podium à chaque étape de Coupe du monde. Ça change quasiment à chaque compétition. Du coup c’est une belle réussite. Avoir réussi à faire ça une fois dans ma vie, c’est top, surtout au niveau français, car on partait de rien.

 

C’est vrai ?
Moi, j’ai commencé en 2011, et il n’y avait pas d’équipe de France Sénior de Vitesse à cette époque-là. Quand j’ai commencé la Vitesse, le record était déjà à 6 secondes 30 (6’28). Il y avait tout à faire, il fallait rattraper le top niveau mondial. Cela a mis du temps, mais j’ai réussi. Et même mieux que ça, puisque j’ai réussi à devenir plus fort qu’eux.

 

Y a-t-il un entraînement particulier et spécifique à la Vitesse ?
Le problème que j’avais quand je faisais du Bloc, c’est que je voulais toujours trop en faire. J’ai du mal à me reposer longtemps, et c’est nécessaire en Bloc, entre les essais et les exercices. J’avais beaucoup de mal à faire ça, du coup, soit j’étais en surentraînement, soit je me blessais chaque année. Quand je suis passé à la Vitesse, j’ai vraiment pu me retrouver, car les temps de repos sont bien moindres. Plus on en fait, plus on devient fort, et ça, je sais faire !

 

J’imagine que votre discipline peut être dangereuse pour les doigts…
En Vitesse, depuis que j’en fais, je me blesse beaucoup moins. Je me suis blessé trois fois, deux fois les doigts et une fois la cuisse. C’est lié à la répétition. Comme je fais beaucoup de répétitions sur la voie, les articulations des doigts peuvent ne pas tenir le coup. Moi, je me suis fait deux fois des poulies parce que j’en faisais un peu trop, et une fois une déchirure au niveau de la cuisse.

 

« Gagner l’épreuve de Vitesse du TQO »

 

Le mur que vous devez escalader change-t-il selon les compétitions ?
En Vitesse, maintenant, c’est le mur officiel. Depuis longtemps maintenant, c’est une voie standard, comme un 100 mètres, avec un record du monde qu’il faut tenter de battre. C’est toujours la même voie, toujours le même mur, toujours les mêmes prises placées aux mêmes endroits. Tout le monde s’entraîne dessus, d’où la difficulté d’être toujours premier, deuxième ou troisième. Tout le monde la connaît et ça ne se joue à rien.

 

Comment cela va-t-il se passer lors du tournoi de qualification olympique ? Il s’agira du Combiné (Vitesse + Bloc + Difficulté), qui sera la discipline olympique à Tokyo.
Il va falloir être dans les 6 meilleurs, et on sera 20 concurrents. Les 20 meilleurs du classement international. Au niveau du TQO, on va faire les 3 disciplines, Vitesse, Bloc et Difficulté dans cet enchaînement-là. On aura 2 runs de Vitesse qui donneront un classement sur la Vitesse, on enchaîne avec un circuit de 3 ou 4 blocs qui va donner un classement Bloc, et une voie à vue (ça veut dire qu’on ne l’a jamais essayée, qu’on n’a jamais vu quelqu’un grimper dedans) en fin de compétition, qui va aussi donner un classement. L’objectif est d’avoir le moins de points, car ils vont multiplier les places. Celui qui arrive premier dans une discipline est sûr d’être en finale, dans le Top 8, et de prétendre à la qualification. L’idée, c’est mon objectif, est de réussir à faire premier en Vitesse pour avoir une chance de me qualifier. Parce que moi, je n’ai pas un profil Bloc ou Diff. Ceux qui font du Bloc sont très forts en Difficulté, et ceux qui dont très forts en Difficulté sont aussi très forts en Bloc. Ceux qui ne font que de la Vitesse ne sont pas forts en Difficulté, ni en Bloc. La seule chance de se qualifier pour ceux qui font de la Vitesse est de faire premier en Vitesse. Celui qui gagnera la Vitesse sera quasiment certain d’être qualifié pour les JO. C’est mon objectif.

 

 

Du coup, vous êtes un peu désavantagé par rapport aux spécialistes du Bloc…
Franchement, le format qu’ils ont mis en place n’est pas un format équitable. Pour nous, en tout cas, pour ceux qui font de la Vitesse. Après, ils n’avaient pas trop le choix apparemment, ils ne pouvaient pas mettre les trois disciplines aux Jeux Olympiques. C’est comme ça, donc on fait avec, ce n’est pas un souci. Mais c’est sûr qu’on part avec une épine dans le pied.

 

Votre frère Mickael a quant à lui déjà son billet pour Tokyo…
Il s’est qualifié lors des derniers championnats du monde, où il fallait terminer dans les 7 premiers. On va essayer de rejoindre le petit frère !

« Finir ma carrière aux Jeux Olympiques de Paris 2024 »

 

Si, en 2020, l’escalade sera présente avec ce combiné de 3 épreuves, en 2024, à Paris, il y aura un combiné Bloc + Difficulté et une épreuve de Vitesse. J’imagine que c’est une excellente nouvelle pour vous, il faut poursuivre jusqu’à Paris…
C’est le projet, de poursuivre jusqu’à Paris. Si je me qualifie avec toutes ces contraintes, tant mieux parce que c’est quelque chose d’exceptionnel. Ça reste historique car ce seront les premiers JO de l’histoire de l’escalade. Ça vaut le coup de se battre et de tenter de se qualifier. En revanche, si je ne me qualifie pas, je vais poursuivre jusqu’en 2024 pour terminer sur des Jeux Olympiques, en plus à Paris. Ce serait la fin de ma carrière.

 

Avec l’âge (35 ans le 9 novembre), observe-t-on une perte d’explosivité quand on est sur le mur ?
Pour moi, non, car je progresse chaque année, donc c’est plutôt l’inverse. Après, dans mon ressenti, il y a plein de choses que je n’ai plus envie de faire à l’entraînement. Tout ce qui est un peu trop cardio et qui donne envie de vomir, ou tout ce qui est musculation pure, tout ça, je l’ai beaucoup fait et je n’ai plus envie d’en faire. J’ai réorienté mon entraînement pour ne plus faire ces choses-là. Peut-être que c’est un plus parce que je continue à progresser. En tout cas, ça marche. Quand je vois les jeunes s’entraîner, comme mon frère qui a 6 ans de moins que moi, je sais que je ne serais plus capable de faire tout ça, et que je n’ai plus l’envie de le faire. Je me connais bien, et je sais que faire les choses que j’apprécie à l’entraînement, ça me permet aussi de me donner à 100% là-dedans, et que ça compense le reste.

 

Peut-on vivre de l’escalade quand on fait partie des meilleurs mondiaux ?
On peut en vivre, avec les aides de la Fédération, les contrats de sponsoring et les primes de compétition. Après, moi, ça ne me convient pas, j’aime bien travailler. Et j’adore mon travail. Travail et sport de haut niveau, ça fonctionne. Après, même si on se concentre à 100% sur l’escalade, ça reste du boulot, il faut entretenir du contrat de sponsoring. C’est faire beaucoup de communication, c’est de la pression en compétition parce qu’on est dans l’obligation de faire des résultats. Ne pas faire ça, ça m’enlève une épine du pied, c’est de la pression en moins.

 

« Rendre visible la Nouvelle-Calédonie dans le monde »

 

Vous avez préféré travailler en Nouvelle-Calédonie…
Oui, je développe l’activité escalade en Nouvelle-Calédonie, je ne suis pas entraîneur. Je m’occupe d’une Ligue, de toute la partie formation, de toute la partie compétition. Je regarde tout et je développe l’activité. Le but, c’est qu’il y ait un maximum d’adhérents, donc je gère et je développe mon équipe sur place.

 

Comment est né ce projet ?
J’avais travaillé dans la plus grosse salle d’escalade parisienne, à MurMur, où je développais l’escalade. A un moment, je commençais à avoir des résultats sportifs, j’avais envie de tester le métier en étant à fond dans l’escalade, en ne faisant que ça. Pendant deux ans je n’ai fait que ça, donc j’étais au Pôle France. Je ne faisais que m’entraîner, et au final, ça n’a pas donné plus de résultats, c’était même l’inverse. J’ai donc dit stop et je suis retourné au travail car ça ne me convenait pas. Je visais plutôt la Réunion, un poste d’entraîneur, car je connaissais du monde sur place et je trouvais ça intéressant d’aller travailler avec une équipe déjà en place là-bas, et au chaud. En cherchant, je suis tombé sur un poste, non pas d’entraîneur, mais d’agent de développement en Nouvelle-Calédonie. J’ai pris contact avec le président de la ligue, on a discuté du projet. On a un peu modifié le poste, car je pouvais lui apporter pas mal de choses avec mes compétences. Je me suis engagé avec lui et on est parti sur un beau projet, qui est de rendre visible la Nouvelle-Calédonie dans le monde.

 

Ce travail vous plaît, même si vous êtes loin de la famille ?
C’est la seule contrainte d’être loin de la famille. Mais il y avait tout à faire, ça fait trois ans que je suis sur place, on a pas mal avancé dans le développement. Quand je suis arrivé, il y avait juste une grosse salle d’escalade. On en a monté une deuxième, il y en a une troisième qui arrive dans les mois qui viennent. On a augmenté le nombre de licenciés, on est en train de développer le handisport. Beaucoup de choses se mettent en place. Il y a le groupe compétition, avant ils n’étaient pas visibles, mais j’ai formé plusieurs jeunes. Trois jeunes sont entrés en équipe de France, d’autres arrivent. Les choses avancent.

 

« Créer des salles d’escalade avec mon petit frère »

 

Il ne faut pas les former trop vite pour ne pas qu’ils prennent votre place trop tôt…
Cela reste le but. J’aimerais que le jour où je pars, quelqu’un prenne la relève et qu’on continue à avoir des Français au plus haut niveau. Je sais que si je pars aujourd’hui, il n’y aura personne pendant 10 ans. Il n’y a pas de relève pour l’instant. Dans toutes les disciplines, on voit les meilleurs Français, mais tous les autres sont très, très loin. J’aimerais partir avec une relève derrière, qu’ils puissent continuer l’aventure.

 

Vos parents ne vous mettent pas la pression pour revenir en Alsace ?
Mes parents veulent que je reste en Nouvelle-Calédonie, car ils connaissent mes conditions de travail, mes conditions de vie. Ils pensent que c’est une connerie que je rentre, mais après il y a la famille, clairement, qui est vraiment importante. Même si mes parents me conseillent de rester là-bas, je ne compte rentrer car la famille est trop importante pour moi. Derrière ça, j’ai un projet de monter des salles d’escalade avec mon petit frère. Ça aussi, c’est un projet de vie qu’on a tous les deux depuis nos débuts dans l’escalade, ensemble. C’est très important. On s’est dit qu’on allait être en équipe de France ensemble et qu’on monterait des salles ensemble. On a fait la partie équipe de France, maintenant il faut qu’on s’occupe des salles, mais ça viendra après 2024.

 

Partager le quotidien de sportif de haut niveau avec son frère, ça doit être un avantage…
Ça nous pousse à nous donner à fond. Je sais que j’ai toujours été un exemple pour mon petit frère, je m’arrache pour être au top et lui montrer le plus bel exemple possible. Dans l’autre sens, je sais qu’il attend cet exemple là, ça me permet de ne pas me relâcher, et d’avancer, d’avancer, d’avancer.

Propos recueillis par Simon Bardet
Crédit photo : Remi Fabregue / FFME
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